L’humanité croit assister à la naissance d’une vie nouvelle. À la lecture d’un article stimulant de The Economist, How artificial intelligence got better at building itself, l’intelligence artificielle (IA) pourrait, d’ici fin 2028, se reproduire seule, sans intervention humaine. Se reproduire, évoluer, se re-coder: voilà qui coche plusieurs cases de la définition du vivant. La thèse est séduisante, et c’est par ce détour inattendu qu’elle rejoint mon terrain habituel, la macro. L’IA n’est pas un organisme vivant, c’est un virus.
Un virus, pas un organisme vivant
Se reproduire ne suffit pas au vivant: un cristal ensemence d’autres cristaux, mais ne vit pas. Le critère décisif est le métabolisme: la capacité d’un organisme à se procurer, convertir et réguler seul son énergie pour maintenir son ordre contre le désordre, et à réparer ses propres pièces.
Or l’IA ne métabolise rien. Elle se réplique et consomme de l’électricité pour ordonner son code, mais elle ne produit pas son énergie (elle la tire du réseau), ne fabrique pas ses puces, ne se procure pas seule ses données. Elle ne «vit» qu’en détournant la machinerie d’un hôte pour en faire ses copies: c’est, mot pour mot, la définition d’un virus.
Une vie sous perfusion
L’ordre de grandeur de cette dépendance est saisissant. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les centres de données consommaient environ 415 térawattheures (TWh) en 2024, soit 1,5% de l’électricité mondiale; cette consommation devrait doubler pour atteindre près de 945 TWh en 2030, environ 3% du total mondial et à peu près l’équivalent de toute l’électricité consommée aujourd’hui par le Japon.
Figure 1: Consommation d’électricité des data centres

Source: AIE
Sa dépendance au capital est du même ordre: Microsoft, Alphabet, Amazon, Meta et Oracle prévoient entre 660 et 725 milliards de dollars de capex en 2026, un peu moins de 1% du PIB américain (voir mon précédent article, «Ce que la bulle d’internet nous apprend sur l’IA»). Une «forme de vie» qui réclame chaque année près de 1% du PIB de la première puissance mondiale et plus de 1,5% de l’électricité de la planète pour seulement se maintenir n’est pas autonome: elle vit sous perfusion.
Sa dépendance aux données et totale.
Où se loge la valeur
Cette lecture biologique a une conséquence directe, et c’est là qu’elle rejoint la macro. Un virus ne dévalorise pas son hôte au hasard: la valeur fuit ce qu’il sait produire et se réfugie dans ce qu’il ne sait pas produire. L’IA apprend justement à fabriquer une partie de ce dont elle se nourrit: les données et le travail cognitif, qu’elle génère elle-même; c’est cet intrant-là dont la valeur devrait s’éroder, celle de l’intelligence humaine. À l’inverse, l’énergie, la puissance de calcul et le capital, qu’elle ne sait pas produire, deviennent les facteurs rares vers lesquels la valeur se déplace.
Le mécanisme est macroéconomique. La demande électrique des centres de données s’ajoute à l’électrification et soutient durablement le prix de l’énergie; les besoins de capex de puisent dans l’épargne mondiale et concurrencent tous ses autres usages, ce qui maintient le coût du capital élevé.
A noter que les hyperscalers ont signé près de 10 gigawatts de contrats nucléaires pour leurs centres de données. Microsoft a engagé 16 milliards de dollars sur vingt ans pour rouvrir Three Mile Island, Amazon investit 20 milliards en Pennsylvanie, Meta verrouille jusqu’à 6,6 GW. Le goulet d’étranglement, ce sont les mégawatts, et l’argent court désormais après eux.
L’hôte garde la main
Revenons à la question initiale. Non, l’humanité n’est pas en train de donner vie à l’IA: elle a créé un réplicateur prodigieux mais sans métabolisme, un virus qui, pour se reproduire, doit emprunter notre énergie, nos machines et notre capital. Et c’est précisément ce que racontent les contrats nucléaires des hyperscalers: la tentative de doter enfin la machine d’un métabolisme, en s’appropriant sa propre source d’énergie. Tant qu’ils n’y sont pas parvenus, l’IA dépend de ce que nous lui fournissons, et la valeur, comme le pouvoir, reste du côté de l’hôte qui possède et contrôle ce qu’elle ne sait pas produire.
Pour l’investisseur, il s’agit de trouver des opportunités hors AI, déjà chère et de plus en plus abondante, et de détenir ce dont le virus ne peut se passer: les mégawatts, les puces, le capital. Le jour où l’IA produira sa propre énergie et fabriquera ses propres machines, elle cessera d’être virale pour devenir vivante, et le rapport de force basculera. Ce jour n’est pas venu. D’ici là, la sagesse n’est pas de craindre la machine, mais de posséder et de contrôler ce qui la maintient en vie.