L’Europe doit choisir sa philosophie

Philippe Waechter, Ostrum AM

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Ursula Van der Leyen devra trancher entre la proposition franco/allemande et celles des 4 pays frugaux. Son choix forgera l’allure de l’Europe.


© Keystone

La Commission Européenne doit proposer son plan pour soutenir et relancer l’activité européenne. Sa présidente, Ursula Van der Leyen, devra trancher entre la proposition franco/allemande et celles des 4 pays frugaux.

Dans la proposition franco/allemande que j’avais détaillée ici, la colonne vertébrale du plan était la possibilité d’emprunter par la Commission à hauteur de 500 Mds, de subventionner les régions et les industries les plus fragilisées par la crise sanitaire et de faire rembourser cet emprunt par les 27 à hauteur du poids de chacun dans l’Union.

Pour les 4 frugaux (Pays-Bas, Danemark, Suède et Autriche), il ne peut en aucun cas y avoir de subventions mais des prêts qui seront remboursés par les pays en bénéficiant. Les pays bénéficiaires des prêts devront en outre s’engager à faire des réformes dans un cadre budgétaire contraignant afin de favoriser la croissance.

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Deux propositions, deux philosophies différentes sur ce qu’est l’Europe.

Cinq remarques

La première remarque est que les 4 pays frugaux sont des pays de petite taille. Ils n’ont pas la diversité des grands pays. La flexicurité du marché du travail, très en vogue en Suède et au Danemark, est le résultat d’un consensus de longue date. Celui-ci a très largement bénéficié de l’homogénéité conféré par la petite taille de ces deux pays. Pour un grand pays, la gestion du consensus est plus complexe. La diversité y est beaucoup plus importante tant en terme de population que de secteurs d’activité. On ne peut pas réfléchir de la même façon entre les petits pays du nord et les grands pays du sud.

La deuxième remarque est que le lien entre rigueur budgétaire et croissance attend toujours une confirmation. Cela peut être plaisant sur le plan intellectuel mais cela va rarement au-delà de cela.

Le pays le plus rigoureux sur le plan budgétaire en Europe est l’Italie. Son solde budgétaire primaire a l’allure la plus vertueuse des pays européens depuis 1995 (la problématique budgétaire italienne vient de ce que le taux d’intérêt sur la dette est systématiquement supérieur au taux de croissance nominal provoquant un effet boule de neige sur la dette (le ratio Dette publique sur PIB ne peut se réduire si la dette augmente avec le taux d’intérêt et le PIB avec le taux de croissance nominal). Pourtant, on constate ses grandes difficultés face à la crise sanitaire. Ce n’est pas le budget qui pose problème mais la capacité de ce pays à croître et il n’y a pas de lien de causalité entre les deux. C’est en facilitant le retour de la croissance en Italie que la soutenabilité budgétaire italienne s’améliorera, pas en contraignant fortement le pays de Dante.

La troisième remarque pose la question de l’engagement européen des quatre frugaux. Dans la fameuse intervention de Mario Draghi à Londres le 26 juillet 2012, nous n’avons retenu que le «whatever it takes» qui est essentiel mais très réducteur des propos de l’ancien patron de la BCE. Draghi indiquait alors que la construction européenne était, avant tout, une construction politique de personnes voulant vivre ensemble. L’euro n’était alors qu’un instrument au service de cette construction politique. Le rôle de la BCE est alors de gérer cet instrument pour que la construction politique puisse continuer. La BCE mettra tous les moyens nécessaires pour que cela fonctionne. La solidarité européenne ne peut s’exprimer que sur la monnaie, elle est plus large que cela en raison de sa dimension politique.

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Au regard de la discussion actuelle on peut avoir le sentiment que cette dimension politique s’est estompée chez les frugaux. Deux points à souligner ici.

La rigueur budgétaire n’est pas la meilleure stratégie quand l’économie est fragilisée. En outre, il est beaucoup trop tôt pour évoquer cette question. La rigueur budgétaire de 2011 est arrivée beaucoup trop tôt dans le cycle provoquant la très longue récession de la zone euro, notamment en Italie et en Espagne.

La seconde sous remarque vient des propos de Wolfgang Schäuble qui considère que dans le cadre de la crise sanitaire, la solidarité doit être le mot clé, soutenant explicitement le plan franco/allemand.

La dernière remarque est celle de la vision de l’Europe sur laquelle il faut réfléchir. En 2001, le regretté Alberto Alesina et ses co-auteurs faisaient une comparaison des systèmes sociaux entre les Etats-Unis et l’Europe (voir ici). Ils indiquaient que «En Europe, les pauvres sont généralement considérés comme malheureux, mais pas personnellement responsable de leur propre condition […] Cependant, en réponse à la même question 70% des Américains ont déclaré que les gens sont pauvres à cause de la paresse». Le système européen de solidarité reflétait ces propos en opposition à ce qui s’observe aux USA.

Avons nous envie de sortir du système de solidarité européen? Non il faudrait en cette période complexe faire valoir cette solidarité, non plus simplement à l’échelle des individus au sein d’un même pays, mais à l’échelle des pays afin de ne pas prendre le risque qu’un pays fragile puisse chambouler la construction politique qu’évoquait Mario Draghi simplement parce que les autres pays de l’Union n’avaient pas envie de mutualiser les risques en un moment particulier de l’Histoire.

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