Du pétrole au cuivre: le grand basculement

Arthur Jurus, ODDO BHF

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Les futurs chocs inflationnistes pourraient provenir davantage des métaux, de l’électricité et des infrastructures critiques que du pétrole seul.

 

Les matières premières retrouvent une place centrale dans les portefeuilles à mesure que le monde entre dans une phase durable de fragmentation géopolitique, de réindustrialisation et de contraintes d’offre. Le choc provoqué par la fermeture temporaire du détroit d’Ormuz a rappelé qu’un événement localisé peut rapidement affecter la croissance mondiale, l’inflation et les marchés financiers. Même si la crise s’est finalement résorbée, les matières premières ont largement surperformé les actions et les obligations depuis le début de l’année, démontrant leur capacité à protéger le capital lorsque les deux piliers traditionnels de l’allocation d’actifs sont simultanément sous pression. Plus fondamentalement, ce n’est plus seulement le risque pétrolier qui doit retenir l’attention des investisseurs, mais l’ensemble des vulnérabilités liées aux chaînes d’approvisionnement stratégiques.

La diversification vers les matières premières ne constitue plus simplement une couverture contre l’inflation mais un moyen d’accéder à plusieurs mégatendances structurelles. L’essor de l’intelligence artificielle, l’électrification des économies, la sécurisation énergétique, les investissements dans les infrastructures critiques et l’augmentation des dépenses militaires créent une demande durable pour un ensemble restreint de ressources naturelles. Dans ce nouvel environnement, les matières premières cessent d’être un actif purement cyclique pour devenir une exposition directe à des priorités économiques et géopolitiques de long terme, souvent soutenues par les gouvernements eux-mêmes. Cette évolution explique pourquoi leur potentiel dépasse désormais largement le simple rôle de protection contre la hausse des prix.

Plus de 60% de la croissance de la demande de cuivre d’ici 2030 proviendra des réseaux électriques et des infrastructures de production d’énergie, auxquels s’ajoutent les centres de données, les véhicules électriques, les équipements de défense et les capacités renouvelables.

Le cuivre est probablement le meilleur exemple de cette transformation, avec une demande appelée à croître plus vite que l’offre pendant de nombreuses années. Plus de 60% de la croissance de la demande de cuivre d’ici 2030 proviendra des réseaux électriques et des infrastructures de production d’énergie, auxquels s’ajoutent les centres de données, les véhicules électriques, les équipements de défense et les capacités renouvelables. En parallèle, l’industrie minière peine à accroître sa production: les gisements sont plus profonds, les teneurs plus faibles, les coûts plus élevés et les délais de mise en exploitation souvent supérieurs à dix ans. Cette combinaison d’une demande stratégique et d’une offre rigide explique pourquoi les prix ont déjà dépassé 14'000 USD la tonne cette année et pourquoi des niveaux proches de 15'000 USD pourraient devenir nécessaires au cours de la prochaine décennie pour équilibrer durablement le marché.

L’or conserve également un potentiel appréciable car sa dynamique est désormais portée autant par les banques centrales que par les investisseurs privés. Depuis 2022, le métal jaune a progressé de plus de 120%, mais la diversification des réserves officielles reste un moteur puissant. Les banques centrales des pays émergents continuent de réduire leur dépendance aux actifs libellés en dollars, tandis qu’une part croissante d’entre elles prévoit d’augmenter ses réserves d’or au cours des douze prochains mois. À cela s’ajoutent des interrogations grandissantes sur les déficits publics, la soutenabilité de certaines dettes souveraines et la crédibilité des politiques monétaires. Dans ce contexte, l’or conserve un statut unique d’actif monétaire mondial ne dépendant d’aucun émetteur étatique.

L’enseignement le plus important pour les investisseurs est que les futurs chocs inflationnistes pourraient provenir davantage des métaux, de l’électricité et des infrastructures critiques que du pétrole seul. Les capacités de raffinage des métaux stratégiques restent fortement concentrées géographiquement, les réseaux électriques deviennent un goulot d’étranglement dans plusieurs régions et la concurrence entre grandes puissances pour sécuriser les ressources nécessaires à l’IA, à la transition énergétique et à la défense ne cesse de s’intensifier. Dans un tel régime économique, les matières premières ne doivent plus être considérées comme une allocation tactique mais comme une composante structurelle des portefeuilles, capable à la fois de diversifier les risques macroéconomiques et de capter certaines des tendances les plus puissantes de la décennie à venir.

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