Les dernières semaines ont renoué avec une mécanique bien connue des investisseurs: celle d’un balancier oscillant entre excès de crainte et soulagement précipité. Après un épisode de tensions géopolitiques aiguës au Moyen-Orient, les actifs risqués ont rebondi avec une vigueur et une rapidité qui surpassent les statistiques habituelles. L’intensité du mouvement, concentrée sur quelques séances, rappelle moins une réévaluation fondamentale qu’un repositionnement technique, alimenté par des flux de rachat et une sous-exposition initiale des fonds d’investissement.
Cette réaction traduit un comportement dit «finance behaviour»désormais ancré: celle d’une capacité des marchés à absorber rapidement les chocs, quels qu’ils soient et à racheter systématiquement durant les phases de repli. De la pandémie aux tensions commerciales, en passant par les crises énergétiques, chaque épisode a renforcé l’idée d’un retour rapide à la normale. Mais cette lecture, devenue quasi-pavlovienne, tend aujourd’hui à masquer une réalité plus contrastée.
Car derrière le rebond des indices, les fondamentaux économiques se sont, eux, progressivement dégradés. Le choc énergétique en cours ne se résorbe pas, bien au contraire, il se diffuse dans les économies les plus dépendantes, en particulier en Europe et en Asie, où la hausse prolongée des prix du gaz et des matières premières pèsera directement sur la croissance et sur les marges des entreprises. Ce décalage entre la dynamique des marchés financiers et celle de l’économie réelle constitue sans doute la principale fragilité du régime de marché actuel, comme si les investisseurs, à l’image d’un cyclope, ne regardaient le monde qu’à travers un seul prisme, en écrasant la complexité du réel.
Dans ce contexte, fin mars, nous avons ainsi choisi de réallouer progressivement nos portefeuilles vers les actifs risqués (actions et crédit), considérant que le marché surinterprétait un scénario de crise durable. Nonobstant cette faculté du marché «à voir à travers», il serait tout aussi imprudent aujourd’hui de se laisser emporter par l’euphorie. Le rebond actuel n’est pas une validation du scénario optimiste mais reflète la dématérialisation du risque extrême de destructions de capacités de production pétrolières. C’est bien cela qui a poussé les volatilités actions à la baisse et entretenu le rally des marchés.
Si le cycle global ne semble pas remis en cause à ce stade, il en va différemment de la hiérarchie entre les grandes zones économiques. Les États-Unis apparaissent aujourd’hui comme les principaux bénéficiaires relatifs de cet environnement, portés par leur indépendance énergétique, la résilience de leur demande interne et la dynamique toujours soutenue de l’investissement technologique, notamment autour de l’intelligence artificielle. La Chine, malgré un ralentissement structurel, conserve des marges d’ajustement importantes grâce à son pilotage étatique et à une moindre exposition directe au choc énergétique. A l’inverse, l’Europe et le Japon cumulent les vulnérabilités: dépendance aux importations d’énergie, contraintes budgétaires et marges de manœuvre monétaires plus limitées. Cette divergence n’est pas conjoncturelle; elle redessine progressivement la carte des gagnants et des perdants dans un monde plus fragmenté.
Pour l’avenir, nous relevons trois fissures potentielles. Primo, le choc énergétique, d’une ampleur exceptionnelle, pourrait s’inscrire dans la durée. Tant que les flux restent perturbés et que les capacités d’ajustement demeurent limitées, les tensions sur les prix de l’énergie continueront d’alimenter l’inflation et d’éroder le pouvoir d’achat. Deuxio, la montée du levier et des fragilités financières constitue un second point d’attention. Dans un contexte de taux plus élevés, la soutenabilité de la dette – publique comme privée – devient plus sensible, tandis que certaines poches du crédit privé US pourraient amplifier un éventuel choc. Tertio, la concentration sectorielle accentue le risque de déséquilibre. La dépendance croissante des indices actions à un nombre restreint de secteurs, en particulier la technologie et l’intelligence artificielle, nourrit une dynamique où la croissance ne se diffuse plus de manière homogène, au risque de renforcer une économie en «K» comme reflété dans la publication des résultats trimestriels.
Dans ce contexte, l’impression de stabilité qui émane des marchés apparaît en grande partie illusoire. Elle repose sur l’hypothèse d’un choc transitoire et d’un soutien durable des banques centrales, alors même que les déséquilibres énergétiques, budgétaires et financiers persistent et se déplacent.
Rester exposé aux actifs risqués ne relève donc pas d’un optimisme excessif, mais d’un constat pragmatique: le cycle se poursuit. Toutefois, cette exposition doit désormais s’accompagner d’une vigilance accrue et d’une sélectivité renforcée, avec davantage d’investissements aux Etats-Unis et en Chine qu’en Europe ou au Japon. Le crédit reste un actif de référence, qu’il s’agisse de l’Investment Grade, de la dette hybride ou de la dette High Yield au sens large (européenne et émergente), ainsi que des dettes financières subordonnées.