Après des décennies d’allers-retours marqués par une forte volatilité, des crises politiques et des périodes d’instabilité économique, l’Amérique latine est-elle en train de vivre son grand soir? Depuis plusieurs trimestres, la région suscite un regain d’intérêt de la part des investisseurs internationaux. Portés par la hausse des prix de certains métaux stratégiques, les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, l’affaiblissement du dollar américain et le retour des flux vers les marchés émergents, plusieurs pays latino-américains figurent parmi les économies les plus performantes de 2026. Cette tendance est-elle enfin durable? Zsolt Papp, Spécialiste en investissements senior chez J.P. Morgan Asset Management tente d’y répondre. Entretien.
Quelles sont les raisons qui expliquent le succès actuel de l’Amérique latine parmi les marchés émergents?
Si les marchés émergents en général continuent de se distinguer dans le contexte actuel d’instabilité géopolitique, l’Amérique latine a l’avantage d’être mieux protégée contre les perturbations des chaînes d’approvisionnement, car elle dépend moins des importations énergétiques en provenance du Moyen-Orient que d’autres régions du monde. Plusieurs pays sont eux-mêmes exportateurs de matières premières ou d’énergie, ou entretiennent des échanges plus étroits au sein du continent américain dans le cadre des chaînes d’approvisionnement énergétiques.
Par ailleurs, on observe qu'un certain nombre de nations mettent en œuvre des réformes favorables au marché ou s’orientent potentiellement vers de tels changements, en s’inspirant des exemples réussis de pays ayant renforcé leur résilience macroéconomique. La volonté de l’administration Trump de soutenir les gouvernements favorables à l’économie de marché en Amérique latine constitue également un facteur favorable.
Enfin, de nombreuses obligations souveraines et d’entreprises latino-américaines présentent des valorisations ajustées au risque plus attractives que celles observées sur les marchés obligataires africains ou asiatiques.
Le secteur des métaux profite également de la flambée des prix des matières premières. C’est le cas en particulier pour les métaux précieux.
Quels pays d’Amérique latine se distinguent plus particulièrement?
Il y en a plusieurs. L’Argentine, l’Équateur et la Bolivie figurent parmi les économies réformatrices à haut rendement. Ces pays participent, ou sont sur le point de participer, à des programmes du Fonds monétaire international (FMI) et devraient voir leur notation continuer à s’améliorer.
Le Brésil et la Colombie se distinguent quant à eux par des politiques monétaires prudentes, qui se traduisent par des taux d’intérêt réels particulièrement élevés, ainsi que par la perspective de changements politiques vers des gouvernements davantage favorables aux marchés.
D’autres pays, tels que le Costa Rica, le Guatemala, la République dominicaine, l’Uruguay et le Paraguay, récoltent aujourd’hui les fruits de réformes structurelles, de relèvements de notation et d’une volatilité plus faible. Ils affichent également une forte résilience macroéconomique par rapport aux chocs économiques antérieurs.
Même le Venezuela se trouve au début d’un processus très probable de réformes pluriannuelles. La reprise officielle des relations entre le gouvernement vénézuélien et le FMI et la Banque mondiale pourrait offrir une opportunité unique de perspectives de rendement significatives. Cette restructuration, combinée à une augmentation de la production pétrolière dans un contexte de soutien accru des États-Unis, constituerait un catalyseur potentiellement favorable pour le pays.
Quels secteurs spécifiques expliquent l’intérêt actuel des investisseurs?
Le secteur pétrolier et gazier en Amérique latine bénéficie largement de la hausse des prix de l’énergie, dans un contexte où les volumes de production continuent de progresser. La situation est particulièrement favorable en Argentine, où les investissements consacrés à l’exploration, au développement et aux infrastructures associées de Vaca Muerta s’accélèrent. À noter que les principaux bénéficiaires de cette dynamique demeurent essentiellement les acteurs locaux.
Le secteur des métaux profite également de la flambée des prix des matières premières. C’est le cas en particulier pour les métaux précieux. Cette évolution bénéficie davantage aux sociétés minières de petite taille, dont l’amélioration des flux de trésorerie ouvre des perspectives de restructuration de leur bilan. Pour les grandes sociétés minières, elles disposent déjà de fondamentaux parmi les plus solides dans leur catégorie, y compris dans les prix de métaux plus modestes.
D’autres secteurs, auparavant délaissés par les investisseurs, tirent désormais parti des perturbations des chaînes d’approvisionnement consécutives à la fermeture du détroit d’Ormuz. C’est notamment le cas de la pétrochimie, dont la rentabilité s’est nettement redressée après une période de ralentissement. Le marché est passé d’une situation de surcapacité mondiale à un environnement marqué par des tensions régionales sur l’offre, les producteurs d’autres régions, notamment en Asie, rencontrant davantage de difficultés pour s’approvisionner en matières premières. Il est toutefois difficile d’évaluer dans quelle mesure cette amélioration de la rentabilité pourra être maintenue une fois que les chaînes d’approvisionnement se seront normalisées.
Parmi les bénéficiaires de tendances plus structurelles figurent également les producteurs d’électricité, qui devraient profiter de la croissance soutenue de la demande énergétique. Nous portons un intérêt particulier au Mexique, en raison de sa proximité avec les États-Unis et du changement de ton de l'administration actuelle, plus favorable aux investissements privés. Dans ce pays, les valorisations demeurent attractives par rapport à celles de leurs homologues internationaux. Par ailleurs, les promoteurs immobiliers mexicains spécialisés dans l’immobilier industriel bénéficient de l’appréciation des valeurs foncières et de la hausse des loyers, soutenues par les tendances de nearshoring et la proximité du marché américain.
Le Mercosur avec l’Union européenne pourrait-il avoir des effets concrets sur les performances économiques de l’Amérique du Sud?
Cet accord sera certes positif, dans la mesure où il renforcera l’intégration économique entre l’Amérique du Sud et l’Europe. Il devrait également bénéficier à certains secteurs clés dans plusieurs pays, notamment l’agriculture au Brésil, en Uruguay et en Argentine, ainsi que les industries minière et pétrolière au Brésil et en Argentine. Toutefois, l’ampleur de cette libéralisation commerciale apparaît davantage progressive que transformatrice. Par ailleurs, la Chine devrait rester la principale destination des exportations en provenance d’Amérique latine. Dans ce contexte, nous n’anticipons pas d’accélération significative de la croissance à court terme.
Peut-on relier cette dynamique à la faiblesse du dollar américain?
Oui, la dépréciation du dollar américain, combinée à une résilience macroéconomique accrue, a constitué un facteur de soutien pour plusieurs pays de la région. Elle a notamment contribué à contenir l’inflation à un niveau bas et à améliorer les ratios d’endettement. Nous estimons par ailleurs que d’un point de vue structurel, tout laisse présager une faiblesse progressive et continue du dollar américain. Les investisseurs cherchent en effet à diversifier graduellement leurs portefeuilles au-delà des actifs libellés en dollars. Dans ce contexte, les obligations en monnaie locale des marchés émergents se distinguent grâce à des taux d’intérêt réels élevés et offrent des revenus diversifiés ainsi que de potentiels gains de change aux investisseurs qui se détournent des actifs américains.
L’Amérique latine a-t-elle réellement surmonté des faiblesses structurelles qui ont longtemps pesé sur son développement, telles que l’instabilité politique, la corruption ou la dépendance aux matières premières?
Des progrès significatifs ont été réalisés dans plusieurs domaines, même si les avancées demeurent inégales selon les pays. Sur le plan politique, la stabilité politique s'est améliorée dans certains pays. C’est notamment le cas de l’Équateur ou du Salvador, où les gouvernements ont consolidé leur légitimité en mettant l’accent sur les enjeux de sécurité. À l’inverse, dans d’autres pays comme la Bolivie, les mouvements de contestation restent une menace majeure, notamment autour des thèmes liés aux inégalités sociales.
La situation est plus contrastée en matière de corruption. Si elle s'est atténuée dans certains pays, elle s'est détériorée ailleurs. Dans l’ensemble, les indicateurs internationaux montrent que l’Amérique latine se classe toujours moins bien que l'Europe ou l'Asie.
S’agissant de la dépendance aux matières premières, celle-ci reste globalement élevée au sein de la région. Néanmoins, certains pays ont progressivement diversifié leur modèle économique, notamment en développant le secteur des services en Amérique centrale ou en élargissant leur base productive. L’Argentine, par exemple, ne repose plus uniquement sur son secteur agricole et bénéficie désormais du développement rapide de ses activités minières et pétrolières.
Ce succès est-il durable ou risque-t-il de n’être qu’un phénomène temporaire, comme cela a parfois été le cas par le passé au Brésil ou en Argentine?
Plusieurs éléments suggèrent que les progrès observés dans la région sont appelés à perdurer. De manière générale, de nombreux pays ont amélioré leur capacité de gestion de la dette, en augmentant le financement provenant de sources nationales en monnaie locale ou en recourant à des sources multilatérales moins coûteuses. Parallèlement, les banques centrales ont adopté des politiques proactives dans la lutte contre l’inflation grâce à des hausses appropriées des taux d’intérêt. Cette approche a contribué à soutenir la stabilité des devises et à renforcer la confiance des investisseurs dans les institutions monétaires.
Dans le cas spécifique du Brésil, nous avons constaté une amélioration significative de la gouvernance et de l’État de droit après l’opération Lava Jato. Quant à l’Argentine, de nombreux analystes considèrent que Javier Milei a renforcé l’engagement en faveur de la discipline budgétaire et qu’il survivra indépendamment des alternances politiques futures.
Est-il encore opportun d’investir en Amérique latine?
Il n'est en aucun cas trop tard, car la région offre toujours des valorisations attractives par rapport à d'autres. Pour les investisseurs obligataires, l’analyse ne doit pas se limiter au niveau des spreads, qui sont serrés tant sur les marchés développés que sur les marchés émergents. Il convient également de prendre en compte les niveaux de rendement, qui constituent une composante importante du rendement total. Sous cet angle, les obligations souveraines et d’entreprises latino-américaines continuent d'offrir un potentiel de hausse attractif. Les investisseurs obligataires devraient toujours garder à l’esprit le vieil adage «le carry est votre ami», qui, selon nous, reste d’actualité.