La concentration des marchés, le retour de taux d’intérêt plus élevés et la diffusion rapide de l’intelligence artificielle redessinent progressivement le paysage de la gestion alternative. Dans cet entretien, Michael Gerber, Portfolio Manager chez Fundana, explique pourquoi les stratégies Equity Long/Short pourraient retrouver un environnement plus favorable, détaille ses critères de sélection des gérants et livre sa vision de l’évolution des fonds de hedge funds.
Après des années marquées par la montée de la gestion passive et la pression sur les frais, quel rôle spécifique les fonds de fonds de hedge funds peuvent-ils encore jouer aujourd’hui dans la construction d’un portefeuille?
Michael Gerber: Le rôle d’un fonds de fonds de hedge funds a profondément évolué. Il ne s’agit plus d’offrir une exposition générique à l’univers des hedge funds, mais d’apporter une sélection ciblée de gérants, une diversification intelligente et une gestion du risque difficile à répliquer en direct. Cette concentration des marchés, portée par quelques méga-capitalisations, a représenté un vent de face important pour les stock pickers, qu’ils soient Long-only ou Long/Short.
«Nous recherchons des gérants capables d’ajouter de la valeur avec leur portefeuille Short»
Notre scénario de base est que cette concentration ne progressera pas indéfiniment au même rythme. Dans un environnement où la dispersion entre titres redevient plus importante, la gestion active devrait retrouver un terrain plus favorable. Dans ce contexte, une sélection concentrée d’une dizaine de gérants Long/Short actions de grande qualité peut constituer une solution d’investissement très pertinente, en complément d’une allocation passive et d’une sélection de titres en direct.
Au-delà de la recherche de performance, quels sont selon vous les critères les plus déterminants pour identifier des gérants capables de traverser différents régimes de marché sans subir d’accidents majeurs?
Lorsque nous analysons un gérant, nous accordons une attention particulière à la construction de son portefeuille. Nous cherchons à comprendre la qualité et la diversification du portefeuille Long, mais aussi la véritable contribution du portefeuille Short. Celui-ci ne doit pas seulement réduire l’exposition nette; il doit aussi protéger le portefeuille dans les phases difficiles et, idéalement, créer de la valeur de manière indépendante.
Nous voulons également éviter les portefeuilles où le risque réel est très différent de ce que l’investisseur pense acheter. La cohérence entre le discours du gérant, la construction du portefeuille et le comportement historique du fonds est donc essentielle.
Au final, nous recherchons trois qualités principales. A savoir une forte discipline dans la gestion du risque, une capacité à délivrer une performance régulière par rapport à l’univers comparable, et surtout une aptitude à créer une valeur ajoutée significative lorsque l’environnement de marché devient particulièrement favorable à sa stratégie.
Vous soulignez le fait que le portefeuille short ne doit pas uniquement réduire l’exposition nette, mais constituer une véritable source de création de valeur. Dans quelle mesure cette capacité distingue-t-elle aujourd’hui les meilleurs gérants Long/Short de ceux qui utilisent essentiellement les ventes à découvert comme simple couverture?
Beaucoup de stratégies dites Long/Short ont, en réalité, un portefeuille Short qui sert principalement à réduire le bêta ou à amortir les baisses de marché. C’est utile, mais ce n’est pas suffisant pour générer une performance supérieure dans la durée.
Nous recherchons des gérants capables d’ajouter de la valeur avec leur portefeuille Short. Celui-ci ne doit pas être une simple couverture mécanique, mais doit contribuer à la génération d’alpha, améliorer l’équilibre du portefeuille et permettre au gérant de prendre des risques plus ciblés du côté Long.
Cette compétence est d’autant plus importante que la vente à découvert est un exercice difficile. Le coût du portage peut être élevé, le timing est souvent plus exigeant, et les mouvements de marché peuvent être violents. Les gérants capables de créer régulièrement de la valeur sur les Shorts démontrent donc une vraie profondeur d’analyse, mais aussi une discipline de gestion du risque supérieure.
Dans notre sélection, nous accordons beaucoup d’importance à cette dimension. Un bon gérant Long/Short ne doit pas seulement savoir identifier les sociétés gagnantes; il doit aussi savoir éviter, ou exploiter, les sociétés fragiles, survalorisées ou confrontées à des difficultés structurelles. C’est souvent là que se fait la différence entre une stratégie simplement défensive et une stratégie réellement créatrice de valeur sur l’ensemble du cycle de marché.
Dans un environnement marqué par la concentration des indices, le développement de l’intelligence artificielle et des valorisations parfois exigeantes, quelles opportunités et quels défis voyez-vous pour les stratégies Equity Long/Short?
L’intelligence artificielle est déjà largement intégrée dans le quotidien de nombreux gérants. Grâce à leur taille relativement agile et à leur forte curiosité intellectuelle, beaucoup de gérants Long/Short actions ont su incorporer rapidement des outils comme Claude, ChatGPT ou d’autres solutions d’IA dans leur processus de recherche, d’analyse et de suivi des entreprises. La vitesse d’adoption est impressionnante.
«Le futur de la gestion alternative ne sera donc pas uniquement dominé par les plus grandes plateformes»
Mais l’IA ne représente pas seulement un outil de travail. Elle constitue aussi une source majeure d’opportunités d’investissement. Nous sommes entrés dans une phase de transformation technologique profonde, qui va favoriser certaines entreprises tout en fragilisant d’autres modèles d’affaires établis. Dans ce type d’environnement, la dispersion entre les gagnants et les perdants peut devenir très importante.
Cette dispersion est précisément un terrain favorable pour les stratégies Long/Short actions. Elle permet aux gérants de chercher de la valeur à la fois du côté Long, en identifiant les sociétés capables de bénéficier durablement de ces changements, et du côté Short, en repérant celles qui risquent de voir leur position concurrentielle se détériorer.
Le défi est évidemment que ces transitions ne sont jamais linéaires. Elles s’accompagnent de volatilité, d’effets de mode et parfois d’incompréhensions temporaires du marché. Mais pour des gérants disciplinés, capables de faire un véritable travail fondamental, cette volatilité peut devenir une source importante d’opportunités.
A l’horizon des prochaines années, quelles transformations vous semblent les plus susceptibles de redessiner l’univers de la gestion alternative. L’évolution des marchés, la technologie, la réglementation, la concentration des acteurs...?
Depuis la crise financière de 2008, l’industrie des hedge funds a connu une transformation profonde. La base d’investisseurs s’est institutionnalisée, avec des acteurs capables d’allouer des montants très importants, mais qui se concentrent souvent sur les plus gros fonds au monde. Cette évolution a fortement bénéficié aux grands hedge funds multi-stratégies et multi-portfolio managers, comme Millennium, Citadel ou Point72, qui ont connu une croissance considérable de leurs actifs sous gestion.
Ces plateformes ont en partie remplacé les anciennes activités de proprietary trading des banques d’affaires après la crise financière. Leur modèle a été très performant, mais il soulève aujourd’hui plusieurs questions importantes, telles que la capacité, le niveau de levier, la complexité opérationnelle et le risque de concentration des positions entre grands acteurs.
La grande question des prochaines années sera donc de savoir si ces plateformes pourront continuer à délivrer des performances aussi solides avec des masses sous gestion aussi importantes et un recours significatif au levier. Nous pensons que la question de la capacité devient de plus en plus centrale.
Notre préférence va vers des fonds disposant d’une structure institutionnelle de grande qualité, mais avec une taille plus raisonnable, une vraie spécialisation et une moindre dépendance au levier. Le futur de la gestion alternative ne sera donc pas uniquement dominé par les plus grandes plateformes. Il restera, selon nous, une place importante pour des gérants spécialisés, agiles et disciplinés, capables de générer de l’alpha sans dépendre excessivement de la taille ou du levier.