Entrée en bourse: ce que le passé nous enseigne

Gérard Reber

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C’est la question à 2000 milliards. Faudra-t-il investir dans Space X le 12 juin prochain? John Plassard, chez Cité Gestion Banque et passionné d’histoire, tente d’y répondre.

 

Le grand jour approche pour les investisseurs du monde entier. Ce vendredi 12 juin prochain pourrait d’ailleurs inscrire une croix blanche dans l’histoire des marchés financiers avec l’entrée en bourse de SpaceX. Son introduction s’annonce historique tant par sa valorisation que par les attentes qu’elle suscite.

Mais est-ce que ce sera vraiment le bon moment pour miser quelques billes sur le géant aérospatial américain? Est-ce qu'historiquement, les IPO représentent vraiment la meilleure opportunité pour investir sur une société? Et jusqu’où ces futurs «super IPO» comme SpaceX ou Anthropic peuvent-elles redéfinir les règles du jeu boursier? Nous en parlons avec John Plassard, Head of Investment Strategy chez Cité Gestion Banque et passionné d’histoire des marchés.

Piège ou placement judicieux: est-il vraiment pertinent d’investir le jour d’une IPO?

L’histoire montre que la réponse est beaucoup moins évidente qu’on pourrait le croire. Selon une étude du Nasdaq portant sur les IPO entre 2010 et 2020, près de 64% des sociétés introduites en bourse sous-performent leur indice de référence après trois ans. Pourtant, les 10% meilleures IPO génèrent une surperformance moyenne supérieure à 300%, ce qui signifie qu’une minorité de grands gagnants crée l’essentiel de la richesse.

«Les chiffres changent, les technologies évoluent, mais la nature humaine, elle, reste remarquablement constante.»

Le problème n’est donc pas l’IPO elle-même, mais la difficulté d’identifier dès le premier jour les futurs Visa plutôt que les futurs Aramco. Comme souvent en bourse, acheter une excellente entreprise reste plus simple que de l'acheter au bon prix. La véritable question n’est donc pas de savoir s’il faut participer à une IPO, mais si les anticipations intégrées dans le prix sont réalistes.

Au vu de l’ampleur colossale des IPO attendues pour SpaceX ou Anthropic, une comparaison avec le passé est-elle encore pertinente?

Oui, mais avec prudence. Nous n’avons jamais vu des entreprises arriver en bourse avec des valorisations de 1000 à 2000 milliards de dollars tout en étant déjà dominantes dans leur secteur. Cependant, les mécanismes psychologiques restent les mêmes: lorsque l’enthousiasme atteint des sommets, les attentes deviennent souvent extrêmement difficiles à satisfaire.

L’histoire ne se répète jamais parfaitement, mais elle rime souvent. C’est précisément pour cette raison que les investisseurs continuent de regarder les précédents d’Alibaba, Visa ou Meta. Les chiffres changent, les technologies évoluent, mais la nature humaine, elle, reste remarquablement constante.

Visiblement, ces «super IPO» s’accompagnent de conditions inédites. Représentent-elles une menace supplémentaire pour l’évolution du cours d’un SpaceX ou d’un Anthropic?

Absolument. Nous voyons apparaître des structures de gouvernance renforçant le contrôle des fondateurs, des actions à droits de vote multiples, des flottants réduits et parfois des clauses limitant l’influence des actionnaires minoritaires. Ces mécanismes peuvent réduire la volatilité stratégique à long terme, mais ils diminuent aussi le pouvoir des investisseurs publics.

Plus la valorisation est élevée et le flottant limité, plus le titre peut devenir sensible aux mouvements de flux. Les investisseurs n’achètent donc plus seulement une entreprise; ils achètent également une structure de contrôle parfois très particulière. Cette évolution rapproche progressivement certaines sociétés cotées du fonctionnement traditionnel des marchés privés.

Concernant l’entrée en bourse imminente de SpaceX, que prédisent les marchés sur l’évolution du titre à venir?

A court terme, le marché anticipe une demande exceptionnelle. Une valorisation proche de 1750 à 1800 milliards de dollars placerait immédiatement SpaceX parmi les plus grandes capitalisations mondiales. Toutefois, les précédents historiques montrent que les premiers mois sont rarement linéaires: Alibaba avait gagné 20% dans les trois mois suivant son IPO avant de perdre 37% au terme de sa première année.

«Uber, Alibaba ou même Meta ont connu des débuts boursiers compliqués malgré des entreprises de grande qualité.»

Le risque principal pour SpaceX n’est probablement pas la qualité de l’entreprise, mais le niveau d’optimisme déjà intégré dans son prix d’introduction. Plus les attentes sont élevées, plus la marge d’erreur est faible. Dans ce type de dossier, la moindre déception opérationnelle peut provoquer une correction disproportionnée par rapport aux fondamentaux réels.

L’aura médiatique de ces «super IPO» rappelle celle d’Uber ou d’Alibaba, dont les débuts ont été compliqués. Ne faudrait-il pas percevoir cet engouement du public comme le signe d’un piège à venir?

L’engouement n’est pas forcément un piège, mais il constitue souvent un signal de vigilance. Les plus grandes introductions arrivent généralement lorsque la confiance est forte et que les investisseurs sont prêts à payer très cher la croissance future. Uber, Alibaba ou même Meta ont connu des débuts boursiers compliqués malgré des entreprises de grande qualité.

Cela ne signifie pas que l’investissement était mauvais, mais que les valorisations initiales étaient parfois trop ambitieuses. En finance, l’excès d’enthousiasme est rarement un excellent indicateur de rendement futur. Lorsque tout le monde veut acheter en même temps, il devient souvent plus difficile de trouver de nouveaux acheteurs pour soutenir durablement les cours.

Pour la suite, à quel point ces super IPO vont-elles transformer les règles du jeu pour les marchés financiers?

Probablement beaucoup plus que les investisseurs ne l’imaginent aujourd’hui. Historiquement, les entreprises arrivaient en bourse relativement tôt dans leur développement; désormais elles attendent souvent d’être déjà dominantes. Une grande partie de la création de valeur est donc capturée par les marchés privés avant même l’arrivée des investisseurs particuliers.

Les IPO deviennent progressivement des événements capables de modifier directement la composition des indices, les flux passifs et l’allocation sectorielle mondiale. Nous assistons probablement à une redéfinition du rôle même de la bourse dans le financement de l’innovation. A terme, les marchés publics pourraient davantage ressembler à un lieu de transfert de propriété qu’à un véritable outil de financement de la croissance.

Et finalement, la valorisation démesurée de ces groupes ne pourrait-elle pas être à l’origine de la prochaine bulle et crise financière majeure?

C’est une possibilité qu’il ne faut pas écarter, mais il convient de distinguer bulle spéculative et révolution technologique réelle. Contrairement à de nombreuses sociétés de la bulle Internet, SpaceX, OpenAI ou Anthropic disposent déjà de revenus importants, d’une clientèle mondiale et d’avantages compétitifs tangibles. Le risque ne réside donc pas nécessairement dans leur existence, mais dans les valorisations que les investisseurs sont prêts à accepter.

Si les attentes deviennent irréalistes, une correction pourrait être violente. L’histoire des marchés montre toutefois que les grandes crises naissent rarement d’une seule entreprise; elles apparaissent lorsque l’ensemble des investisseurs finit par croire que les prix ne peuvent plus baisser. C’est précisément à ce moment-là que les marchés cessent d’évaluer les risques et commencent à les ignorer.

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