Le franc lâche prise pendant que le baril s'envole

Jean-Marc Sabet, b-sharpe

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Le Brent est passé de 98 à 108 dollars en trois séances, la BCE a relevé son taux de dépôt à 2,50%, et le CPI américain de vendredi a verrouillé les anticipations d'une hausse de la Fed le 16 septembre.

Le brut a dicté le tempo de toute la semaine du 7 au 11 septembre. Le Brent est passé de 98 à 108 USD/bbl en trois séances, la BCE a relevé son taux de dépôt à 2,50%, et le CPI américain de vendredi a verrouillé les anticipations d'une hausse de la Fed le 16 septembre. Grand perdant de l'histoire : le franc suisse, qui a lâché du terrain sur tous les fronts et porté l'EUR/CHF à un nouveau sommet annuel de 0,9472.

Le pétrole reprend le contrôle du marché

Après un week-end de frappes croisées entre forces américaines et pétroliers iraniens autour du détroit d'Ormuz, la pression s'est déplacée jeudi vers Bab el-Mandeb, où les Houthis ont pris le contrôle de plusieurs positions stratégiques. Deux goulets d'étranglement maritimes menacés simultanément: le Brent est passé de 97,92 USD/bbl mardi à 107,63 USD/bbl jeudi, soit un bond de 6,42 dollars sur la seule séance de jeudi, le WTI suivant de 93,03 à 102,48 USD/bbl. Vendredi, l'annonce d'une réunion entre ministres des affaires étrangères du Golfe et leur homologue iranien a permis un repli à 104,61 et 100,05 USD/bbl.

Ce choc énergétique est le fil conducteur de tout le reste: craintes inflationnistes, rendements obligataires au plus haut depuis près de vingt ans, cartes redistribuées sur le marché des changes.

Inflation américaine: le verrou saute

Jeudi, les prix à la production d'août sont ressortis contrastés mais inquiétants sur le fond: +0,4% en variation mensuelle, et surtout +5,4% sur un an contre 4,8% le mois précédent. Plus des trois quarts de la hausse des prix des biens finaux étaient imputables à l'énergie. Le core est resté plus sage, à +0,2% mensuel.

Vendredi, le CPI a fait sauter le dernier verrou. Le core a progressé de 0.29% sur le mois contre 0.22% attendu, le supercore accélérant à 0.51% après 0.19%. L'indice global a monté de 0.396% mensuel, à 3.4% sur un an. Les marchés monétaires, qui attribuaient environ 60% de probabilité à une hausse de 25 points de base en début de semaine, sont passés à près de 90% après la publication.

Le marché obligataire a encaissé le choc. Le 30 ans américain a touché 5.366% jeudi, un plus haut depuis 2007, le 10 ans culminant à 4.954%. Vendredi, la courbe s'est aplatie: le 2 ans a pris 4.8 points de base à 4.634%, quand le 30 ans cédait 0.7 point à 5.359%. Traduction: le marché achète la hausse de septembre, mais doute que le cycle aille loin.

Le dollar, lui, n'a pas tenu son avantage. L'indice DXY a touché 99.199 jeudi dans le sillage des rendements, puis le rallye post-CPI de vendredi a été intégralement effacé en séance, sans catalyseur identifiable. La confiance des consommateurs mesurée par l'Université du Michigan, tombée à 47.8 contre 51.0 attendu, avec des anticipations d'inflation à un an bondissant à 4.6%, n'a rien arrangé.

BCE: la hausse sans le mode d'emploi

Jeudi après-midi, la Banque centrale européenne a relevé son taux de dépôt de 25 points de base à 2.50%, décision unanime et parfaitement anticipée. Les projections ont été révisées à la hausse pour l'inflation 2027 et 2028, cette dernière ressortant à 2.1%, soit au-dessus de la cible. À noter que ces projections reposent sur une date d'arrêté antérieure à la flambée énergétique récente : elles sont déjà datées.

Christine Lagarde n'a offert aucune trajectoire. Elle a indiqué qu'il n'y avait eu aucun débat sur la suite, que l'inflation resterait nettement au-dessus de la cible pendant une période prolongée, et que la banque n'hésiterait pas à resserrer davantage si nécessaire. L'approche reste réunion par réunion. Les marchés pricent désormais deux hausses supplémentaires de 25 points de base d'ici avril 2027, avec octobre comme échéance vive.

Réaction de l'euro : quasi nulle. L'EUR/USD est descendu à 1.1592 pendant la conférence de presse avant de remonter vers 1.1610, un mouvement entièrement attribuable à la vigueur du dollar plutôt qu'à la BCE elle-même. La paire a passé la semaine dans un canal étroit de 1.1592 à 1.1653.

Focus franc suisse

EUR/CHF. La paire a ouvert la semaine à 0.9414, testé 0.9390 lundi puis brièvement cassé sous 0.9400 mercredi et jeudi. Le retournement est venu jeudi soir: après la BCE et la flambée du brut, l'EUR/CHF a monté jusqu'à 0.9472, nouveau plus haut annuel, pour clôturer la semaine à 0.9467. La résistance des 0.9435 qui tenait depuis le début de l'année a sauté sans résistance, soit +0.71% sur la semaine.

USD/CHF. Trois jours de range compact entre 0.8068 et 0.8110, puis accélération. La paire a franchi 0.8146 vendredi matin et a clôturé à 0.8161, en hausse de 0.83% sur la semaine et désormais à portée du sommet annuel de 0.8207. Le moteur est clair : l'envolée des rendements américains rend le dollar bien plus rémunérateur qu'un franc à taux zéro.

Synthèse. C'est le fait marquant de la semaine, et il mérite d'être souligné : le franc s'est affaibli malgré l'escalade géopolitique. Le réflexe refuge n'a pas joué. Le différentiel de taux a primé sur le risque : 0.00% à la BNS, contre 2.50% à la BCE et 3.75-4.00% attendus à la Fed. Avec une inflation suisse à 0.80%, confortablement dans la bande cible, la BNS n'a aucune urgence à bouger. Vendredi à Lucerne, Martin Schlegel a rappelé que le taux de change reste un défi pour l'économie suisse, tout en notant que le franc réel est globalement stable depuis 2020. Le rendement de la Confédération à 10 ans est passé de 0.40% à 0.50% sur la semaine, un mouvement notable en termes relatifs. Si l'affaiblissement du franc se prolonge avec un baril à 100 dollars, la question de l'inflation importée reviendra sur la table, et avec elle le débat sur une normalisation de la BNS. Ce n'est pas pricé aujourd'hui.

Tour d'horizon

GBP. Semaine sans relief pour la livre face au dollar, cantonnée entre 1.3496 et 1.3565, autour de 1.3518 vendredi. Le GBP/CHF, lui, a profité à plein de la faiblesse du franc : de 1.0950 en milieu de semaine à 1.1038 en clôture, soit +0.84% sur la semaine. Le PIB britannique de juillet a surpris à la hausse, +0.4% mensuel contre 0.0% attendu, de quoi donner des arguments aux faucons du MPC sans changer l'issue de la réunion de jeudi prochain.

JPY. Le yen a été la star de la première moitié de semaine, le USD/JPY touchant 152.39 mercredi sur fond de débouclage de carry trades, de pression américaine en faveur d'un resserrement de la BoJ et de propos offensifs du secrétaire américain au Trésor sur les interventions. Les données ont suivi : PIB du deuxième trimestre révisé à +0.4% trimestriel et salaires nominaux en hausse de 4.7% sur un an, leur plus forte progression depuis 1997. La tendance s'est inversée jeudi avec l'envolée des rendements américains, la paire remontant jusqu'à 154.67, avant un retour à 153.50 en clôture vendredi. Bilan hebdomadaire : le yen gagne 1.75% face au dollar, meilleure performance du G10. Les marchés pricent environ 79% de probabilité d'une hausse de la BoJ vendredi prochain.

AUD, NZD, CAD. L'AUD/NZD a touché 1.2332, son plus haut depuis avril 2013, sur fond de divergence des trajectoires monétaires. Le kiwi, lanterne rouge du G10, n'a pas réussi à effacer son retard malgré un rebond vendredi et termine à 0.5810, en repli de 1.16% sur la semaine. L'aussie limite les dégâts à 0.7169, soit -0.44%. Le dollar canadien est resté sous pression malgré la hausse du brut: les droits de douane de rétorsion canadiens de 15% à 50% sont entrés en vigueur le 8 septembre, Washington répliquant par des restrictions sur les importations d'alcool, de produits laitiers et de motos.

Métaux précieux. Victimes collatérales de la hausse des rendements. L'once d'or, qui montait encore à 4'428 dollars jeudi, a clôturé à 4'347.50, en baisse de 1.86% sur la semaine. L'argent souffre davantage, à 64.42 dollars après un pic à 67.80 en milieu de semaine, soit -2.69%.

Perspectives: trois banques centrales en trois jours

La semaine du 14 au 18 septembre concentre l'essentiel du risque du trimestre.

  • Lundi 14: CPI canadien d'août, attendu à 3.0% sur un an.
  • Mardi 15: données d'activité chinoises, rapport emploi britannique, ZEW allemand, adjudication du 20 ans américain.
  • Mercredi 16: FOMC, avec hausse de 25 points de base à 3.75-4.00% désormais largement pricée. L'essentiel se jouera sur les projections économiques, le dot plot et la conférence de presse. Également au programme : le CPI britannique d'août, attendu vers 3.1%, la veille de la BoE, et les ventes au détail américaines.
  • Jeudi 17: Banque d'Angleterre, statu quo attendu à 3.75% avec un vote probablement partagé 6-3, et vote annuel sur le QT. HICP final de la zone euro.
  • Vendredi 18: Banque du Japon, hausse de 25 points de base à 1.25% attendue. CPI japonais publié quelques heures avant. Expirations trimestrielles sur les futures et options indicielles, avec les volumes et la volatilité qui vont avec.

Pour le franc, l'enjeu est simple : si la Fed et la BoJ délivrent, le différentiel de taux se creuse encore et la pression baissière sur le CHF se maintient. Le niveau des 0.9500 sur l'EUR/CHF sera le juge de paix.

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