Mouvements de pouvoir: le nouvel ordre énergétique

Pascal Dudle, Kerstin Hottner et Romain Hohl, Vontobel

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L’autonomie stratégique, la diversification et la sécurité de l’approvisionnement s’imposent comme des priorités majeures.


Depuis l’embargo pétrolier des années 1970 jusqu’à la dépendance européenne au gaz russe et aux tensions récentes au Moyen-Orient, l’énergie a toujours été étroitement liée à la géopolitique. Chaque perturbation de l’approvisionnement — qu’il s’agisse de conflits, de sanctions ou de décisions stratégiques — entraîne des coûts économiques tangibles: hausse des prix, incertitude accrue et ralentissement de la croissance. Mais les crises énergétiques agissent également comme des catalyseurs, obligeant les pays à repenser leur sécurité, leur résilience et leur autonomie stratégique.
Aujourd’hui, cet équilibre est en train d’être redéfini dans un contexte très différent de celui du passé.

Contrairement aux épisodes précédents, où la solution consistait principalement à sécuriser davantage de pétrole ou de gaz, la situation actuelle se distingue par l’ampleur de la transition énergétique en cours. Le passage vers des systèmes plus propres, décentralisés et technologiquement avancés transforme non seulement les sources d’énergie, mais aussi la répartition du pouvoir mondial.

La transition s’accompagne d’un changement majeur: l’importance croissante des matériaux.

Les conséquences des tensions récentes au Moyen-Orient ont été immédiates. Les marchés de l’énergie ont intégré une prime géopolitique significative, visible dans la volatilité des prix du pétrole et du gaz. Les gouvernements ont réagi en libérant des réserves stratégiques et en mettant en place des mesures de soutien pour atténuer l’impact sur les ménages et les entreprises. Ces réponses, bien que nécessaires, soulignent à quel point l’énergie reste un pilier central de la stabilité économique et politique.

Cependant, les réactions à l’échelle mondiale évoluent. Les décideurs politiques abordent de plus en plus le trilemme énergétique — durabilité, sécurité et accessibilité — sous un angle stratégique. La sécurité énergétique est désormais au cœur des préoccupations, donnant lieu à l’émergence du concept de souveraineté énergétique. Celui-ci ne consiste plus seulement à assurer l’accès aux ressources, mais aussi à contrôler les systèmes qui les produisent et les distribuent.

Dans ce contexte, deux grandes approches se dégagent. La première est la diversification géographique: les pays cherchent à réduire leur dépendance à un seul fournisseur en multipliant les sources d’approvisionnement. L’Europe, par exemple, a cherché à remplacer le gaz russe par des importations provenant d’autres régions. Toutefois, cette stratégie présente des limites, car elle peut simplement déplacer le risque d’un fournisseur à un autre.

La seconde approche — et, selon nous, la plus durable — consiste à renforcer l’autonomie stratégique par des investissements dans les énergies renouvelables, l’électrification et l’efficacité énergétique. Cette voie permet de réduire la dépendance aux marchés mondiaux volatils, tout en renforçant le contrôle sur le système énergétique.

Mais cette transition s’accompagne d’un changement majeur: l’importance croissante des matériaux. L’énergie propre est fortement consommatrice de ressources. Les réseaux électriques, les batteries, les véhicules électriques ou encore les systèmes de stockage nécessitent d’importantes quantités de métaux et de minéraux. Par ailleurs, l’essor de l’intelligence artificielle ajoute une nouvelle dimension, car le développement des infrastructures numériques implique une consommation énergétique considérable.

En conséquence, la carte géopolitique de l’énergie est en pleine mutation. L’influence ne dépend plus uniquement des réserves de pétrole ou de gaz, mais aussi de l’accès aux minerais critiques, des capacités de raffinage et de la maîtrise des chaînes d’approvisionnement. Des ressources telles que le lithium, le cobalt, le nickel ou les terres rares sont devenues stratégiques.

Dans ce nouvel environnement, la Chine occupe une position dominante dans de nombreux segments clés, notamment le raffinage du lithium, le traitement des terres rares, la fabrication de batteries et les chaînes de valeur de l’énergie solaire. Les restrictions récentes sur l’exportation de certains minerais illustrent comment ces ressources peuvent être utilisées comme instruments de pouvoir géopolitique, reproduisant des dynamiques historiques du secteur énergétique, mais avec de nouveaux leviers.

Face à cette réalité, les gouvernements adoptent des stratégies plus globales. La sécurisation de l’ensemble de la chaîne de valeur — de l’extraction au traitement, jusqu’à la fabrication — est devenue une priorité. Cela passe par des politiques industrielles actives, incluant des subventions, des contrôles à l’exportation, des droits de douane et la constitution de stocks stratégiques, étendant ainsi le concept de sécurité énergétique au domaine des matériaux.

Toutefois, cette transformation s’accompagne de défis structurels importants. Le développement de nouveaux projets miniers est long et complexe, soumis à des contraintes réglementaires, environnementales et géopolitiques. Parallèlement, la demande de matériaux croît rapidement sous l’effet de la transition énergétique. Cet écart entre l’offre et la demande laisse penser que les marchés des matières premières pourraient rester sous tension pendant plusieurs années.

Dans ce contexte, l’économie circulaire — reposant sur le recyclage et la réutilisation — devrait gagner en importance. Néanmoins, elle ne pourra pas remplacer entièrement l’approvisionnement primaire. La transition énergétique ne sera pas linéaire, mais marquée par des phases d’accélération, des ralentissements et des goulets d’étranglement.

Nous pensons par ailleurs que le monde pourrait être engagé dans un nouveau cycle haussier des matières premières, amorcé autour de 2020. Ce cycle est soutenu par une demande structurelle robuste, des contraintes d’offre et une tendance croissante à la constitution de réserves stratégiques. Les Etats et les entreprises renforcent leurs stocks de pétrole, de métaux et d’autres ressources afin de se prémunir contre de futures crises.

Ce phénomène pourrait maintenir des prix de l’énergie élevés à court et moyen terme, notamment si les gouvernements reconstituent leurs réserves et si de nouveaux acteurs en créent. Parallèlement, cette dynamique renforce les incitations à accélérer l’électrification, afin de réduire la dépendance aux combustibles fossiles importés.

Les événements récents ont également mis en lumière les risques liés à la concentration des approvisionnements. Les restrictions sur le gaz, les tensions commerciales et les décisions unilatérales d’exportation montrent que l’accès aux matières premières clés ne peut plus être considéré comme acquis. Dans un environnement plus fragmenté, les pays privilégient de plus en plus les chaînes d’approvisionnement nationales ou régionales.

Ces évolutions pourraient avoir des implications durables pour la demande de pétrole. S’il est peu probable que la consommation baisse brutalement, la combinaison de l’électrification, de l’efficacité énergétique et des changements structurels pourrait freiner sa croissance. La demande pourrait se stabiliser avant d’entamer un déclin progressif.

Néanmoins, le pétrole continuera de jouer un rôle clé pendant la transition, notamment dans les transports, l’industrie et la pétrochimie. Un désengagement prématuré des investissements dans l’exploration et la production pourrait provoquer des pénuries d’offre et des hausses de prix marquées, affectant particulièrement les économies importatrices.

En définitive, le monde évolue vers un nouvel ordre énergétique façonné par l’interaction entre géopolitique, technologie et ressources naturelles. L’autonomie stratégique, la diversification et la sécurité de l’approvisionnement s’imposent comme des priorités majeures. Les crises récentes ont démontré que l’énergie — et, de plus en plus, les matières premières qui la soutiennent — restera un déterminant clé de la stabilité économique et de l’équilibre des pouvoirs à l’échelle mondiale.

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