La politique commerciale devient un test de résistance pour les entreprises actives à l’international: les droits de douane, les conflits commerciaux et la volatilité réglementaire comptent désormais parmi les principaux risques politiques. La Suisse, petite économie ouverte fortement dépendante des exportations, est particulièrement exposée. En Suisse, en Allemagne et en Autriche, trois quarts des entreprises sont déjà en train de revoir leurs décisions d’implantation. Telles sont les conclusions de la dernière Political Risk Survey de Willis, une marque de WTW.
Les entreprises opérant à l’échelle mondiale sont aujourd’hui davantage mises sous pression par les mesures de politique commerciale, la volatilité réglementaire et la polarisation politique que par les conflits armés. Le découplage stratégique entre les États-Unis et l’Europe est également particulièrement significatif pour la Suisse. Les effets de la politique américaine se font clairement sentir. Interrogés sur les risques actuels pour les activités commerciales, 61% des entreprises font état de préjudices financiers concrets dus aux droits de douane, un chiffre supérieur à celui lié à la guerre en Ukraine. C’est ce que révèle la neuvième Political Risk Survey de Willis et Oxford Analytica, qui a interrogé des dirigeants de grands groupes internationaux en Europe, en Amérique du Nord et en Asie.
La Suisse est particulièrement exposée à cet égard: une petite économie très ouverte, dotée d’une monnaie forte et d’une capacité limitée à amortir les chocs externes ou à prendre des contre-mesures. Le mécanisme décrit dans le rapport, à savoir la réorientation des marchandises chinoises et américaines vers un marché européen «plus saturé», concerne directement la Suisse, car elle y fait office de preneur de prix, sans accès aux instruments de défense commerciale de l’UE.
«Si nous regardions autrefois vers des régions éloignées en situation de crise, les risques politiques touchent désormais directement les marchés domestiques. Les entreprises sont ainsi devenues nettement plus exposées aux risques mondiaux, explique Kilian Manz, Head of Corporate Risk & Broking Switzerland chez Willis. La divergence croissante entre les États-Unis et l’Europe met particulièrement en difficulté les entreprises suisses actives dans les domaines de la pharmacie, de l’industrie des machines et des services financiers. En tant que non-membre de l’UE, la Suisse a une position de négociation plus faible vis-à-vis des États-Unis, son plus grand marché d’exportation.»
Fig. 1: Les principaux risques politiques pour les entreprises mondiales

Trois quarts des entreprises de la région DACH reconsidèrent leur implantation
L’évolution mondiale se reflète dans les résultats de l’enquête: 50% des entreprises de la région DACH considèrent la politique commerciale et industrielle entre les États-Unis et l’UE comme leur principal risque. À cela s’ajoutent la volatilité réglementaire de l’UE, notamment en matière d’obligations de reporting et de règles de durabilité (42%) ainsi que les divergences en matière de politique commerciale entre la Chine et l’UE (33%).
En conséquence, 83% des participants de la région DACH sont confrontés à des charges croissantes en matière de conformité, de reporting et d’audit. «Les entreprises suisses doivent désormais surveiller en permanence l’évolution des conditions d’exportation, des droits de douane et des éventuelles sanctions, explique Lasse Breede, Head of Trade Credit and Trade Finance Switzerland chez Willis. Comme cette vigilance ne se limite plus uniquement à certains pays émergents, les entreprises ressentent clairement le surcroît de travail et l’incertitude en matière de planification.»
Ces risques ont des répercussions très concrètes sur les décisions d’entreprise: trois entreprises de la région DACH sur quatre indiquent que les décisions d’implantation – c’est-à-dire la question de savoir si des sites d’exploitation doivent être déplacés et, le cas échéant, où – sont les décisions entrepreneuriales les plus concernées. Il s’agit du taux le plus élevé à l’échelle mondiale parmi toutes les régions étudiées. Lasse Breede: «Dans ce contexte, l’analyse politique devient un véritable avantage concurrentiel: un groupe qui identifie tôt les tendances nationales et les risques internationaux se donne les moyens de mieux maîtriser les évolutions politiques complexes. Cela renforce sa capacité d’action stratégique.»
La Suisse, cible potentielle d’«attaques en zone grise»
Outre les droits de douane et les conflits commerciaux (61%), les personnes interrogées au niveau mondial jugent particulièrement difficiles à gérer la polarisation politique au sein des États (47%) ainsi que les «attaques en zone grise» telles que les mesures économiques coercitives, les cyberattaques ou les attaques contre les infrastructures critiques (42%) (fig. 2).
Pour la Suisse, l’exposition à ces attaques est particulièrement importante: elle est intégrée aux infrastructures européennes de l’énergie, de la logistique, des câbles de données et de la finance, autant de domaines qui constituent des cibles privilégiées. «La neutralité n’offre aucune protection contre les menaces hybrides ou les répercussions indirectes. De plus, son rôle de centre financier et de négoce de matières premières fait de la Suisse une cible potentielle pour des mesures de pression et des conflits liés aux sanctions, explique Lasse Breede. Or les attaques en zone grise échappent aux catégories de risque classiques. La menace évolue insidieusement, ce qui la rend difficile à gérer et à assurer pour les entreprises.»
Les pertes économiques atteignent leur deuxième niveau le plus élevé
75% de l’ensemble des entreprises interrogées subissent des pertes financières en 2026 en raison des nombreuses turbulences géopolitiques ou liées à la politique commerciale – le chiffre le plus élevé après celui de 2023 (fig. 3). Parmi les types de perte les plus fréquents figurent les interruptions des chaînes d’approvisionnement (49%), les mesures commerciales et les sanctions, ainsi que les restrictions de change et de paiement (fig. 4).
À mesure que les pertes augmentent, l’importance du transfert des risques s’accentue également: ainsi, le recours à la Political Risk Insurance est passé à 28% en 2026, contre 18% l’année précédente. Parallèlement, 35% des entreprises recourent de manière ciblée à l’assurance crédit pour couvrir les défauts de paiement dus à des facteurs géopolitiques, soit plus du double de l’année précédente.
«Pour les entreprises actives à l’échelle mondiale, l’imprévisibilité ne cesse de croître. Elles doivent se préparer stratégiquement aux conséquences des risques politiques, et ce dès aujourd’hui, et pas seulement si la situation continue de s’aggraver», met en garde Kilian Manz. Il explique qu’il est essentiel de mettre en place un vaste réseau de fournisseurs afin de réduire les dépendances, de remettre en question ses propres sites et chaînes d’approvisionnement et de protéger suffisamment les parties particulièrement exposées de la chaîne de valeur.
Fig. 2: Les risques les plus difficiles à gérer pour les entreprises

Fig. 3: Part des entreprises interrogées ayant subi des pertes économiques en raison de risques politiques 2020–2026

Fig. 4: Types de pertes économiques 2020–2026

Images (source de toutes les images: WTW)