Initier les premiers investissements d’un portefeuille est une phase particulière de la gestion. Quand on vient d’avoir le permis de conduire on préfère en général ne pas avoir trop de trafic pour notre première sortie. Il faut pourtant bien se lancer et surtout ne pas craindre que tout se joue sur notre point de départ.
C’est vrai ça! Avec des marchés actions au plus haut, une géopolitique plus que tendue, l’or et le bitcoin qui voguent de record en record (au point de parler désormais de «debasement trade» vis-à-vis du dollar) et un secteur technologique en ébullition, on finirait presque par manquer de créativité, voire de courage, dès lors qu’il faut réaliser de nouveaux investissements.
Le problème du «quand» investir devient plus épineux encore lorsqu’il s’agit de l’argent des autres… Dit autrement, quel timing d’investissement adopter pour de nouveaux clients qui confient leurs avoirs et donc accordent leur confiance dans des périodes comme celle que nous traversons actuellement?
Comme souvent en gestion de portefeuille, le champ des possibles est vaste et personne n’a de recette miracle. Tout investir dès le 1er jour en argumentant que le client ne paye pas qu’on ne fasse rien de ses avoirs? Ajouter que la relation entre un client et son gestionnaire se veut de long terme et que donc le timing initial, bon ou mauvais, n’a au final que peu d’importance car ses effets seront lissés dans le temps? Surenchérir enfin en arguant qu’on peut tout autant se voir reprocher de ne pas avoir suffisamment investi dans un marché haussier que d’avoir été exposé à une dégringolade boursière? Tous ces arguments paraissent recevables et surtout, comme indiqué plus haut, pas de solution miracle.
À l’inverse, on peut opter pour la politique des «petits pas». Investir par pallier, au fil du temps, sur un horizon de quelques mois ou trimestres. Cette alternative, souvent privilégiée lors de discussions avec les clients, demande de la rigueur et implique la répétition dans le temps de prises de décision. Elle requiert aussi de veiller à ce que le portefeuille ainsi partiellement investi respecte, au fil de sa construction, l’allocation d’actifs décidée et ne comporte pas trop de biais transitoires… À vos calculettes!
Si ce problème du «quand» investir est actuellement un casse-tête, il y a aussi celui du «quoi» dans une phase où le secteur technologique et la sempiternelle intelligence artificielle sont de toutes les conversations.
Enfin, on pourrait être intuitivement tenté de se dire au diable les actions dans un marché au plus haut. Attendons la prochaine secousse et concentrons-nous pour le moment sur les actifs les moins risqués. Si en plus la monnaie de base du portefeuille est le dollar, rester pour partie en cash offre toujours un rendement non négligeable. Là encore, pourquoi pas… Dès lors que les espérances de performance du client sont un peu revues à la baisse durant cette période «d’attente», ça se tient non?
À travers ces trois scénarii légèrement caricaturés mais dans lesquels, je suis sûr, beaucoup de lecteurs vont se reconnaitre, on perçoit bien qu’in fine la communication du «plan d’attaque» au client concernant l’investissement de son argent est importante, surtout quand les marchés sont déjà beaucoup montés.
Si ce problème du «quand» investir est actuellement un casse-tête, il y a aussi celui du «quoi» dans une phase où le secteur technologique et la sempiternelle intelligence artificielle sont de toutes les conversations. Le débat entre technologie et investissement boursier n’a du reste pas débuté à l’ère de l’IA et représente plutôt une préoccupation constante des marchés actions, peu importe l’époque. La vraie question sous-jacente, qui je suis sûr, là encore résonnera chez beaucoup d’entre nous se résume à faut-il toujours être investi dans la technologie?
Une réponse emprunte de bon sens semble être oui, mais de manière diversifiée afin de ne pas prendre continuellement de lourds paris. On le sait, bien souvent dans le secteur de la tech, «the winner takes it all» (attention c’est aussi un titre d’ABBA). Bien malins donc les gestionnaires qui arriveraient au fil des années à séparer le bon grain de l’ivraie au sein des acteurs de l’innovation. Inversement, se priver du secteur où la croissance est en général la plus forte parait être une bien mauvaise idée, sachant qu’aujourd’hui l’indice S&P 500 comporte plus de 40% de valeurs technologiques en termes de pondération.
Si l’on résume, constituer un portefeuille et donc initier des investissements dans des périodes où les marchés actions battent des records pose avant tout la question du timing de création des positions et de l’ampleur de ces dernières. Pour le choix des constituants, le bon sens et la diversification viennent toujours en aide à l’investisseur et ce, même dans des périodes de forte concentration sectorielle, pour ne pas dire de «bulle» comme le soufflent parfois certains esprits chagrins.
L’esprit humain étant ce qu’il est, toutes celles et ceux qui ont fait l’exercice d’investir de l’argent en 2009 ou plus récemment en 2020 savent qu’il est tout aussi difficile de se lancer après une baisse violente des marchés que quand ces derniers enchainent les plus hauts. On finirait presque par se dire que peu importe le moment il y a toujours de bonnes raisons de douter et c’est vrai. Que les marchés soient porteurs ou au contraire difficiles, nous craignons toujours d’y entrer au mauvais moment mais cette question ne doit pas nous faire tergiverser.
Quand il s’agit «d’investir», l’horizon temps est implicitement suffisamment long pour ne pas avoir à se demander si le timing initial est bon ou non. Comme mentionné plus haut, il parait de bon sens d’échelonner les points d’entrée des différents investissements réalisés afin de limiter le risque de subir une volatilité trop importante durant la phase de constitution du portefeuille et d’hypothéquer les douze à dix huit premiers mois de gestion en termes de performance.
Si l’on redoute de manière disproportionnée d’avoir un mauvais timing d’entrée ou si bien sûr nos clients nous font douter sur ce point précis, c’est que nous (ou eux) confondons spéculation et investissement. Réaliser des «coups» successifs sur les marchés demande effectivement un timing parfait…mais ce n’est pas de l’investissement, en tout cas pas comme la gestion de portefeuille l’entend.
Timing is not everything en finance. C’est bien sûr un paramètre clé, comme d’autres, mais il ne résume pas à lui seul l’art d’investir. Même à l’heure actuelle où les marchés actions sont au plus haut, où la géopolitique s’est nettement dégradée et où le niveau de polarisation sur de nombreux sujets semble avoir augmenté dans les pays développés, il n’est pas temps de céder à l’attentisme quand il s’agit de constituer un portefeuille. Pas le temps pour ça.