Cette année, Amazon, Alphabet, Meta et Microsoft prévoient de dépenser jusqu'à 745 milliards de dollars américains, pour l'essentiel dans l'intelligence artificielle (IA). Jamais ces quatre géants de la technologie n'avaient autant investi. Mais cette course technologique vertigineuse cache une autre histoire, moins visible: celle d'une dette qui se diffuse progressivement dans des portefeuilles obligataires réputés prudents.
Ces milliards serviront essentiellement à construire des centres de données, de véritables usines de calcul où tournent les serveurs qui font fonctionner l'IA. Dès février, alors que les investissements prévus par les géants technologiques ne s'élevaient «qu'à» 646 milliards de dollars, Torsten Slok, économiste en chef du gestionnaire d'actifs alternatifs américain Apollo Global Management, calculait qu'ils représentaient environ 2% de l'économie américaine et dépassaient les budgets militaires réunis de l'Allemagne, de la France, du Royaume-Uni, du Japon, de l'Italie et du Canada.
Une course technologique de plus en plus onéreuse
Fin avril, la directrice financière de Microsoft annonce 190 milliards de dollars consacrés à ces infrastructures IA en 2026, bien au-delà des 155 milliards attendus par les analystes. Elle glisse dans son discours un détail évocateur: environ 25 milliards de ce montant s'expliquent par la flambée du prix des puces et de la mémoire, dont l'offre s'est raréfiée. Une partie de l'enveloppe ne sert donc pas à construire davantage. Elle paie les mêmes composants plus chers.
En juillet, Amazon et Alphabet relancent: environ 220 milliards de dollars d'investissements prévus cette année pour Amazon, et jusqu'à 205 milliards pour Alphabet. Meta suit. La maison mère de Facebook, WhatsApp et Instagram relève le bas de sa fourchette à 130-145 milliards de dollars. Reste à savoir qui couvrira la mise.
L'IA à l'heure de la dette
Pendant une décennie, ces entreprises technologiques avaient largement vécu sur leurs propres ressources: leurs bénéfices suffisaient à financer leurs projets, voire à racheter leurs propres actions. Ce modèle atteint aujourd'hui ses limites. Dans un podcast diffusé par Goldman Sachs en août, la responsable de la stratégie crédit de la banque, Amanda Lynam, expliquait que l'emprunt couvrait déjà 27% des investissements des Big Tech en 2025. Pour 2026, la banque d'investissement américaine estime qu'environ un tiers de leurs dépenses d'équipement sera financé par la dette, soit près de 250 milliards de dollars de titres émis par les groupes eux-mêmes, sans compter la dette levée à travers des sociétés créées spécialement pour financer les centres de données.
Pour faire face à leurs projets d'infrastructure pharaoniques, ces entreprises technologiques émettent de plus en plus d'obligations sur le marché. En octobre 2025, Meta lève 30 milliards de dollars en une seule opération. Entre janvier et la mi-août, Alphabet, Amazon, Meta, Microsoft et Oracle empruntent 219 milliards de dollars, dont l'équivalent de 62 milliards dans d'autres devises, selon une analyse de JPMorgan Asset Management.
La Suisse entre dans la course en février, lorsqu'Alphabet lance une émission de 3,055 milliards de francs, la plus élevée jamais placée par un émetteur étranger dans la devise helvétique. En mai, Amazon le suit avec un emprunt de 2,82 milliards de francs.
La dette des Big Tech gagne les indices obligataires
Comment cette dette se retrouve-t-elle dans le portefeuille d'un épargnant qui ne l'a pas choisie? Notamment par l'intermédiaire d'un fonds obligataire indiciel, soit détenu en direct ou par une caisse de pension. Ces fonds répliquent un indice, c'est-à-dire un panier d'obligations représentant un marché donné. Chaque entreprise y occupe une place proportionnelle à la valeur de ses obligations en circulation. En d'autres termes: plus elle emprunte, plus elle pèse dans l'indice.
Le résultat est déjà visible. Début 2026, les cinq géants technologiques pesaient environ 3,5% du principal indice d'obligations d'entreprises de bonne qualité en dollars, toujours selon JPMorgan Asset Management, qui estime que cette part pourrait approcher 10% d'ici 2030. Un commentaire de marché du gestionnaire londonien Aviva Investors relève qu’en Suisse, Alphabet et Amazon représentent déjà plus de 4% du marché des obligations d’entreprises de bonne qualité en francs suisses.
Cette exposition n'est pas sans risque. Si l'IA déçoit, les poches actions et obligataires pourraient simultanément fluctuer à la baisse car ces deux investissements reposent en réalité sur le même pari. En théorie, la seconde classe d’actifs est censée amortir le recul de la première en évoluant différemment. Mais ici, cet effet protecteur pourrait ne pas jouer pleinement.
Pour l'instant, ces nouvelles obligations trouvent toujours preneur. Mais les investisseurs commencent à exiger une rémunération plus élevée pour les détenir, signe qu'ils voient des risques s'amonceler. Détenir les actions et les obligations de ces mêmes groupes, ainsi qu'un fonds obligataire indiciel qui les contient, ne permet pas de diversifier son portefeuille. Au contraire, cela revient à s'exposer trois fois au même risque.
Les résultats trimestriels que les quatre groupes publieront fin octobre diront si la surenchère technologique se poursuit. L'écart de rémunération que les investisseurs exigent sur leurs obligations dira, lui, jusqu'où les prêteurs sont prêts à suivre.
Rédigé le 5 octobre