Il faut rendre l’adaptation climatique finançable

Mekala Krishnan, Sylvain Johansson, et Kanmani Chockalingam, McKinsey Global Institute

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Le monde n’investit qu’une fraction de ce qui est nécessaire, laissant de nombreuses personnes et de nombreux biens insuffisamment protégés contre les phénomènes météorologiques extrêmes.

©Keystone

 

Alors que les dirigeants mondiaux se réunissent à Antalya, en Turquie, à l’occasion de la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP31), l’adaptation au changement climatique figure en bonne place à l’ordre du jour. Les arguments économiques en faveur d’une action sont convaincants. Des mesures allant des dispositifs de protection contre les inondations aux technologies de refroidissement et d’irrigation peuvent prévenir des pertes – notamment des dégâts matériels, une baisse de productivité et une diminution des rendements agricoles – dont la valeur est plusieurs fois supérieure à leur coût. Pourtant, le monde n’investit qu’une fraction de ce qui est nécessaire, laissant ainsi de nombreuses personnes et de nombreux biens insuffisamment protégés contre les phénomènes météorologiques extrêmes.

Le McKinsey Global Institute (MGI) a constaté que le monde dépense environ 190 milliards de dollars par an pour 20 mesures d’adaptation éprouvées qui protègent contre la chaleur, les feux de forêt, les inondations et la sécheresse. Cela ne représente toutefois qu’un tiers des 540 milliards de dollars nécessaires pour protéger toutes les personnes exposées aux risques climatiques selon les normes des économies développées. Ces mesures pourraient coûter 1200 milliards de dollars par an lorsque le réchauffement planétaire atteindra 2 °C au-dessus des niveaux préindustriels, ce qui, selon les trajectoires actuelles des émissions, pourrait se produire vers 2050. Nous estimons toutefois que les gains en termes de pertes évitées représenteraient environ trois fois le coût actuel de ces mesures, et passeraient à sept fois ce coût en cas de réchauffement de 2 °C.

De toute évidence, les avantages économiques ne suffisent pas à garantir les investissements. Le problème est que ce qui est économiquement rationnel pour la société ne l’est pas toujours financièrement pour les ménages, les entreprises et les pouvoirs publics censés agir. Prenons l’exemple de la construction d’une digue maritime. Elle protège les habitants, les entreprises, les propriétaires immobiliers et les assureurs contre les pertes liées aux inondations, mais l’organisme public qui la construit n’a aucun moyen de récupérer ses coûts, car une digue maritime ne génère pas de recettes. De même, une banque peut avoir du mal à financer un actif ne produisant pas de flux de trésorerie prévisibles.

Une nouvelle étude du MGI, qui examine les obstacles à l’investissement à travers 20 mesures, identifie deux conditions préalables à l’adaptation au changement climatique: les ménages, les entreprises et les pouvoirs publics doivent vouloir et pouvoir mettre en œuvre ces mesures, et les bailleurs de fonds doivent être disposés à les financer à des conditions acceptables. Des priorités budgétaires concurrentes, des avantages peu clairs, des incitations mal alignées et des difficultés de mise en œuvre peuvent freiner la demande, tandis que les risques de remboursement, les performances incertaines des projets et la difficulté de réaliser de nombreux petits investissements peuvent entraver le financement même là où la demande existe.

Bien que ces obstacles se renforcent souvent mutuellement, ils ne sont pas universels. D’ici 2050, nous estimons que des mesures représentant environ 460 milliards de dollars de coûts d’adaptation annuels – soit environ 40% du total nécessaire – pourraient être «prêtes à être déployées», ne rencontrant que des contraintes minimes en matière de demande ou de financement. Au-delà de la protection des vies et des moyens de subsistance, ces mesures, qui vont des systèmes de refroidissement à la gestion des eaux pluviales, représentent un débouché potentiel pour les prestataires et les bailleurs de fonds spécialisés dans l’adaptation, et plus des deux tiers de ce marché devraient se situer dans les régions à revenus élevés.

Des obstacles considérables empêchent toutefois de mobiliser les 690 milliards de dollars restants de coûts d’adaptation annuels nécessaires dans un monde réchauffé de 2 °C, en particulier dans les zones les moins protégées. En Inde et en Afrique subsaharienne, les coûts d’adaptation pourraient atteindre 2 à 3% du PIB, contre 0,3 à 0,5% dans les régions à revenus élevés. Parallèlement, moins de 20% des investissements d’adaptation nécessaires dans ces régions devraient être prêts à être déployés, contre plus de la moitié dans les régions à revenus élevés, ce qui implique un besoin d’innovation dans la manière dont l’adaptation est mise en œuvre et financée.

Il faut s’attaquer à trois problèmes. Premièrement, l’adaptation doit devenir plus abordable pour les ménages qui peinent à joindre les deux bouts, car environ 440 milliards de dollars de besoins annuels en matière d’adaptation pourraient être bloqués par des priorités de dépenses concurrentes et un manque de solvabilité. Cela implique des technologies et des financements moins coûteux. Par exemple, les autorités municipales d’Ahmedabad, en Inde, ont collaboré avec le Mahila Housing Trust afin de réduire le coût des toitures réfléchissant la chaleur pour les ménages à faibles revenus grâce à des subventions, des programmes de crédit et une mise en œuvre coordonnée.

Deuxièmement, des incitations plus fortes, des preuves plus claires des avantages et des capacités renforcées pourraient débloquer environ 210 milliards de dollars de coûts d’adaptation annuels. Afin de créer davantage d’espace permettant aux rivières de déborder en toute sécurité, le programme néerlandais Room for the River a dû convaincre certains propriétaires fonciers de céder leurs biens ou de modifier l’usage de leurs terres, même si les avantages du programme profitaient largement à l’ensemble des communautés. Le programme a mis en œuvre plus de 30 projets en harmonisant les mesures incitatives par le biais d’indemnités, d’achats fonciers et d’aides à la relocalisation, et en assurant la coordination entre l’Etat et les collectivités locales, les autorités chargées de la gestion de l’eau et les communautés.

Enfin, les 40 milliards de dollars restants de mesures d’adaptation bloquées par des obstacles trouvent bien une demande, mais ces projets doivent être rendus financièrement viables grâce à des mécanismes de revenus et des structures de financement innovants, ou en apportant la preuve d’une performance fiable afin de réduire le risque pour les investisseurs. L’initiative Drought Tolerant Maize for Africa montre comment un financement en phase de démarrage peut aider des solutions d’adaptation émergentes à faire leurs preuves. Les bailleurs de fonds ont soutenu des années de recherche et d’essais sur le terrain, tandis que des partenariats avec des entreprises semencières locales ont permis d’étendre la production et la distribution. En 2014, les semences résistantes à la sécheresse avaient atteint environ 5,4 millions de foyers.

Il existe de nombreux moyens éprouvés pour protéger les populations et les biens contre les phénomènes météorologiques extrêmes. Pour faire progresser l’adaptation, chaque partie prenante devra toutefois jouer son rôle. Les entreprises devraient intégrer la résilience climatique dans leurs décisions d’investissement et développer des mesures d’adaptation plus abordables. Les institutions financières devraient créer des structures de financement qui reflètent mieux la valeur économique des pertes évitées. Les pouvoirs publics, enfin, devraient renforcer les incitations, coordonner la mise en œuvre et orienter les ressources publiques limitées vers des investissements que les marchés ne peuvent à eux seuls réaliser.

L’adaptation a démontré à maintes reprises qu’elle générait une valeur économique substantielle. Le défi consiste désormais à veiller à ce que ceux qui doivent investir disposent des moyens – et des incitations – pour le faire.


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