Ça ne pouvait pas attendre mercredi

Eric Vanraes, Banque Eric Sturdza

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Chronique des taux de la banque Eric Sturdza.


©Keystone

La Fed sur tous les fronts

La Réserve Fédérale s’est trouvée contrainte de sortir l’artillerie lourde ce week-end, sans attendre le prochain FOMC programmé demain mercredi (et annulé puisqu’il s’est tenu dimanche). Tout allait de travers en cette fin de semaine. Le marché des Treasuries, le plus liquide au monde en temps normal, était très perturbé, le marché monétaire souffrait de blocages (puisque la crise du repo de fin 2019 n’était toujours pas réglée) et la panique régnait sur à peu près tous les marchés, y compris l’or, pourtant valeur-refuge par excellence. Cette panique prenait deux formes: une première crainte concernant la situation sanitaire en Europe et aux Etats-Unis tout d’abord mais également une panique financière puisque de nombreux fonds devaient faire face à des situations exceptionnelles et inquiétantes (rachats pour les certains, appels de marge XXL pour d’autres voire les deux en même temps pour sans doute quelques-uns). 

Les démocrates n’ont pas dit leur dernier mot
et le COVID-19 pourrait bien coûter très cher aux républicains.

En annonçant une baisse des Fed Funds à 0%-0,25%, un QE4 sur toutes maturités (y compris le 30 ans) et des injections pour ne pas bloquer le marché monétaire, la Fed a donc fait ce qu’il fallait. Cela va-t-il être suffisant? Au moins pour faire cesser temporairement les vitupérations de Donald Trump, mais sans garantie aucune! Le président est en mauvaise posture: il y a encore deux mois, nous aurions parié sur une probabilité de réélection de 95%. Aujourd’hui, rien n’est moins sûr. Les démocrates n’ont pas dit leur dernier mot et le COVID-19 pourrait bien coûter très cher aux républicains. En cas de crise sévère (ou plus sévère qu’ailleurs), le système de santé américain et la gestion de crise de l’administration Trump seront sous le feu des critiques et l’ampleur de la contestation dépendra de l’ampleur des dégâts sanitaires sur le sol américain. 

Le Bund boude

L’avantage des emprunts d’états européens, c’est qu’ils ne servent pas (ou très peu) de variable d’ajustement dans de telles crises. Alors que les taux US à 10 et 30 ans swinguaient à coups de 20 ou 50 points de base à la baisse puis à la hausse, le Bund est resté presque impassible. Il s’est juste contenté de monter régulièrement (de -0,80% à -0,50%), non pas pour évoluer en ligne avec son homologue américain, mais juste parce que la BCE «s’est plantée» jeudi. Madame Lagarde a certes commis quelques maladresses mais sur le fond, les décisions prises vont plutôt dans le bon sens. A quoi bon aurait servi une baisse de taux supplémentaire à -0,75% ou -1%? Le programme d’achat d’actifs a été amplifié mais surtout, la transmission de taux faibles à la vraie économie est un moyen beaucoup plus fiable pour éviter le pire. 

La BCE ne laissera pas tomber le BTP,
surtout pas en ce moment! 

Ensuite, même si les mots employés par Christine Lagarde sont discutables, la patronne de la BCE a mis les gouvernements en face de leurs responsabilités en évitant un remake du «whatever it takes» qui aurait pu servir de prétexte à certains pays pour ne pas jouer le jeu. Malheureusement, nous retiendrons aussi la malencontreuse phrase qui a fait exploser le spread de l’Italie (et des autres périphériques dans une moindre mesure). Hier soir, le 10 ans italien s’affichait à 2,16% contre un peu plus de 1,20% jeudi à mi-journée. Pourtant, ne doutons pas un seul instant que la doctrine Draghi est toujours en place. La BCE ne laissera pas tomber le BTP, surtout pas en ce moment! 

Que faire?

D’abord rester chez soi! Ensuite, appliquer de temps à autres la stratégie qui consiste à ne rien faire car dans un marché si volatil, en voulant se croire plus intelligent que tout le monde, on peut découvrir l’effet «porte de saloon». Nous avons seulement réduit légèrement la duration de nos portefeuilles la semaine dernière, en même temps que nous poursuivions l’achat de dettes hybrides à dose homéopathique. Personne ne peut dire aujourd’hui dans quelle direction vont se diriger les taux américains. Ils devraient théoriquement reprendre leur parcours baissier, une fois les soubresauts récents oubliés et une fois le QE4 mis en place. Mais restons vigilants: Jim Bianco a notamment élaboré une théorie qui a attiré toute notre attention. D’après lui, le monde entier est à la recherche de dollars (valeur-refuge) et la Fed s’est engagée à fournir en billet vert les grandes banques centrales de la planète…sauf la PBoC. Politiquement, c’est impossible et dans le contexte actuel, Trump et le congrès estimeront inadmissible que les Américains aident les Chinois, alors que le virus vient de chez eux… Alors, la PBoC ira se fournir en dollars auprès que quelques banques centrales de pays tiers mais pour des montants modiques. Il lui restera alors une seule chose à faire: vendre massivement ses stocks de dette du Trésor US. Dans ce cas, soit la Fed achètera tout, soit les taux longs, contrairement à toute logique, repartiront à la hausse!   

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