Toute décision politique est aussi une décision de politique industrielle

Stephan Mumenthaler, Scienceindustries, Zurich

2 minutes de lecture

Que ce soit aux Etats-Unis, en Europe ou en Chine: de nombreux États mènent aujourd’hui activement une politique industrielle. Et la Suisse?

© Keystone

 

Dans notre pays, ce terme suscite toujours du scepticisme. À juste titre, si l’on entend par là une intervention de l’État, des subventions ou le soutien ciblé de certains secteurs. Le succès de la Suisse ne repose pas sur une intervention de l’État, mais sur la concurrence, l’innovation et la liberté d’entreprise.

La Suisse ne mène donc pas de politique industrielle. Point final. Ou bien les choses ne sont-elles pas si simples?

La question décisive n’est pas de savoir si la Suisse, selon sa propre perception, mène une politique industrielle. Mais dans quelle mesure elle prend consciemment en compte les conséquences de ses décisions en matière de politique industrielle. Il y a déjà quatorze ans, j’avais fait valoir dans la revue «Volkswirtschaft» du Secrétariat d’État à l’économie que pratiquement toute décision politique a un impact sur la compétitivité d’un pays. Cela est aujourd’hui plus vrai que jamais.

C’est ce que montre également l’actuel Global Industry Competitiveness Index (GICI), publié chaque année par BAK Economics pour le compte de scienceindustries: la Suisse reste l’un des sites les plus compétitifs au monde pour l’industrie chimique et pharmaceutique. Dans le même temps, d’autres pays rattrapent leur retard. La concurrence en matière d’investissements, d’innovation et de talents s’intensifie.

On ne peut pas mener une politique de non-intervention en matière industrielle

Les prix de l’électricité, la pénurie de main-d’œuvre qualifiée, les programmes de recherche, les coûts de la santé, les exigences en matière de développement durable ou encore les relations avec l’UE occupent une place centrale dans le débat politique suisse. Ces dossiers ont tous en commun d’influencer les décisions des entreprises d’investir, de mener des recherches, de produire et de créer des emplois ici. Celui qui décide de la politique énergétique influence le site industriel. Celui qui réglemente l’accès à la main-d’œuvre qualifiée le fait tout autant. Il en va de même pour ceux qui étendent les obligations de déclaration, allongent les procédures d’agrément ou compliquent l’accès aux marchés internationaux.

Pour renforcer la place économique suisse, il ne faut donc pas multiplier les réglementations. Il faut mieux comprendre les répercussions des réglementations existantes et nouvelles.

Chaque décision politique revêt donc également une dimension liée à la politique industrielle et à la politique d’implantation – que cela soit intentionnel ou non.

C’est la somme qui compte

Pour les entreprises, une réglementation isolée est rarement déterminante. Ce qui compte, c’est la somme de l’ensemble des conditions-cadres.

Quiconque décide d’investir dans une nouvelle installation de production, de développer un pôle de recherche ou d’attirer des professionnels hautement qualifiés examine la situation dans son ensemble. Cela inclut la disponibilité des talents, l’approvisionnement énergétique, la fiabilité réglementaire, la capacité d’innovation d’un pays ou l’accès aux marchés internationaux.

La Suisse reste très bien placée à cet égard. Elle dispose d’un vivier de main-d’œuvre qualifiée, d’entreprises innovantes, d’institutions stables et d’une grande sécurité juridique. Mais il serait erroné d’en déduire que cette position est garantie à long terme.

Une politique industrielle intelligente plutôt que des tabous

De nombreux États s’efforcent activement de renforcer l’attractivité de leur site d’implantation. La réponse de la Suisse ne peut pas consister à subventionner certains secteurs ou à orienter les développements économiques par des mesures étatiques. Le rejet d’une telle politique industrielle au sens classique du terme est justifié.

Mais il serait tout aussi erroné de faire comme si les décisions politiques n’avaient aucune incidence sur la compétitivité du pays. Le groupe de travail «place économique Life Science», mis en place par le Conseil fédéral, en est un exemple. Il ne s’agit pas là d’une intervention de l’État. Il s’agit de déterminer quelles conditions-cadres favorisent la recherche, l’innovation et les investissements en Suisse – et lesquelles les entravent.

La politique industrielle à la suisse signifie donc avant tout une chose: prendre systématiquement en compte les conséquences des décisions politiques.

Pour un petit pays tourné vers l’exportation, ce n’est pas une question secondaire. La compétitivité ne naît pas par hasard. Elle est le résultat d’innombrables décisions politiques et entrepreneuriales qui, ensemble, forment un tout.

Pour renforcer la place économique suisse, il ne faut donc pas multiplier les réglementations. Il faut mieux comprendre les répercussions des réglementations existantes et nouvelles.

La Suisse n’a pas besoin de mener une politique industrielle classique. Mais elle doit en être consciente: toute décision politique a également des répercussions sur la politique industrielle. La question décisive est de savoir si cet impact est pris en compte – ou non – dans la perspective de la compétitivité à long terme du pays.

Car celui qui ne souhaite pas mener de politique industrielle doit d'autant plus comprendre quelle politique industrielle il met de fait en œuvre à travers chacune de ses décisions.

A lire aussi...