Quelle part d’un portefeuille diversifié consacrer au Private Equity?

Louis Flamand, Altaroc

7 minutes de lecture

La capacité à immobiliser du capital sur longue durée croît avec le patrimoine: plus la fortune est élevée, plus les contraintes de liquidité s’allègent.

 

Le portefeuille 60/40, 60% d’actions cotées, 40% d’obligations souveraines ou investment grade, a longtemps constitué le socle de la gestion patrimoniale. L’hypothèse était simple: quand les actions baissent, les obligations montent, offrant un amortisseur naturel aux chocs de marché. En 2022, cette hypothèse a volé en éclats. Le 60/40 a perdu 18% sur l’année, les actions mondiales reculant de 19,5% et les obligations mondiales de 16,2% au même moment1, la première fois depuis des décennies que les deux classes d’actifs chutaient de concert. Dans un régime de taux structurellement plus élevés, entretenu par la transition énergétique, la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement et des tensions géopolitiques durables, cette corrélation positive entre actions et obligations devrait persister tant que ces pressions inflationnistes structurelles demeureront à l’œuvre. Pour les conseillers en gestion de patrimoine, la question n’est donc plus de savoir s’il faut intégrer le Private Equity dans l’allocation de leurs clients, mais dans quelle proportion.

Un univers coté qui rétrécit et se concentre

Le nombre de sociétés cotées en bourse a diminué d’environ 30% dans le monde en quarante ans: -50% aux Etats-Unis, -35% au Royaume-Uni, -13% en Inde2. Parallèlement, la performance boursière s’est concentrée à l’extrême: en 2025, dix-sept méga-capitalisations, les «Magnificent Seven» et dix autres valeurs technologiques et non technologiques, ont représenté 75% de la hausse du S&P 500 sur l’année3. Les investisseurs exposés aux indices profitent de cette dynamique, mais au prix d’une concentration de risque inédite sur une poignée de titres et un seul secteur.

Plus fondamentalement, la création de valeur s’est déplacée vers le non-coté. Selon Bain & Company, 85% des entreprises américaines réalisant plus de 100 millions de dollars de chiffre d’affaires sont des sociétés privées4, et depuis 2012 le nombre d’entreprises soutenues par le Private Equity dépasse celui des sociétés cotées aux Etats-Unis. Se limiter aux marchés publics revient donc à se priver de l’essentiel de la création de valeur économique contemporaine.

15%, un socle et non un plafond

Notre conviction est qu’une allocation d’au moins 15% en Private Equity constitue aujourd’hui un socle raisonnable pour un investisseur particulier. Ce chiffre n’a rien d’arbitraire: il résulte de la confrontation entre la prime de performance structurelle des marchés privés, que les investisseurs institutionnels les plus sophistiqués captent en y consacrant une part importante de leurs portefeuilles, pour certains plus de 50%, et les contraintes de liquidité réelles d’un particulier, qui imposent de dimensionner prudemment la poche illiquide.

15% est donc un point de départ, pas un maximum. La capacité à immobiliser du capital sur longue durée croît avec le patrimoine: plus la fortune est élevée, plus les contraintes de liquidité s’allègent, et plus l’exposition au Private Equity peut légitimement augmenter, jusqu’à 30% voire au-delà pour les patrimoines les plus importants, se rapprochant alors des standards institutionnels. C’est cette logique de gradation, fondée sur la capacité à supporter l’illiquidité, qui devrait structurer le conseil patrimonial.

Une prime documentée par des économistes sans intérêt dans l’industrie

La surperformance du Private Equity n’est pas qu’un argument commercial: elle a été validée par des chercheurs académiques indépendants. Harris, Jenkinson et Kaplan (Journal of Finance, 20145) ont étudié près de 1'400 fonds de Buy-Out et de venture capital américains, à partir d’une base Burgiss couvrant plus de 200 programmes institutionnels et plus de 1'000 milliards de dollars de capital engagé. Leur conclusion: sur les millésimes 1984-2008, la performance moyenne des fonds de Buy-Out a excédé celles marchés actions cotés sur la quasi-totalité des périodes, avec une surperformance moyenne de 20 à 27% par rapport au S&P 500 sur la durée de vie complète d’un fonds. Mesurée sur longue période (Cambridge Associates, 1997-2022), la prime moyenne du Private Equity atteint 430 points de base par an par rapport aux marchés cotés6. En Europe, sur dix ans, le Private Equity affiche 15% de TRI net contre 9% pour le MSCI Europe7.

Des travaux plus récents (Ilmanen, Chandra et McQuinn, AQR Capital Management, 20198) nuancent cette prime brute, expliquée en partie par l’effet de levier et l’exposition aux small caps, et tendanciellement compressée par l’afflux de capitaux dans la classe d’actifs. Cette nuance renforce en réalité l’argument central de cette tribune: la sélection du gérant devient le premier vecteur de performance.

 

Les données PitchBook9 (millésimes 2005-2022) documentent la performance réelle de la classe d’actifs sur une période couvrant plusieurs cycles macroéconomiques. Les fonds y sont regroupés par millésime, c’est-à-dire par année de lancement. Au sein de chaque millésime, ils sont répartis en quatre quartiles selon leur TRI net: le premier quartile regroupe les 25% de fonds les plus performants, le quatrième les 25% les moins performants, la médiane partageant l’échantillon en deux moitiés égales. Les TRI nets médians des millésimes 2010-2019 s’établissent, avec une remarquable régularité, entre 15% et 17% par an pour les stratégies de Buy-Out et de capital développement (Growth). Mais l’enseignement le plus utile pour le conseil patrimonial tient à la dispersion: l’écart entre premier et troisième quartile atteint 10 à 17 points de TRI net par an selon les millésimes, bien supérieur à ce que l’on observe sur les marchés cotés. Même sur les millésimes 2005-2007, qui précèdent immédiatement la grande crise financière, les fonds de premier quartile délivraient déjà au minimum 14 à 17% de TRI net. La sélection du gérant prime donc largement sur l’allocation sectorielle ou géographique.

Les endowments nord-américains, précurseurs d’une logique de gradation

Rien n’illustre mieux cette conviction institutionnelle que la trajectoire des grands fonds de dotation universitaires américains. Au 30 juin 2025, le Yale Endowment allouait 52,1% de son portefeuille au Private Equity au sens strict (Leveraged Buy-Out et Venture Capital combinés). Le True North Institute mesurait par ailleurs, au 30 juin 2023, une allocation de Yale aux actifs illiquides de 61%, en incluant l’immobilier privé, la dette privée et les actifs réels. Sur la décennie close au 30 juin 2025, Yale a délivré 9,4% par an net de frais, surpassant, selon Yale, un portefeuille de référence 70/30 (70% actions, 30% obligations)10.

 

Cette conviction n’est pas isolée. Le True North Institute a étudié les douze plus grands fonds de dotation universitaires américains sur la décennie close au 30 juin 2023: leur allocation moyenne au Private Equity est passée de 20% à 37% en dix ans. L’alpha moyen généré par ces endowments par rapport à un portefeuille 60/40 classique atteint 3,0% par an, dont 1,8% directement attribuable au Private Equity. La corrélation entre performance absolue et exposition à l’illiquide est frappante: MIT, Yale et Princeton, qui occupent le podium des rendements sur dix ans, comptent aussi parmi les endowments les plus exposés aux actifs illiquides. Ce mouvement collectif d’investisseurs qui n’ont strictement aucun intérêt commercial à promouvoir la classe d’actifs constitue un signal de conviction fort, et confirme le caractère délibérément prudent du socle de 15% retenu pour un particulier.

Ce que confirment les simulations de portefeuille

Une analyse de KKR publiée en novembre 2023, calibrée sur les rendements historiques réels, permet de quantifier l’apport du Private Equity dans une allocation diversifiée. KKR y construit plusieurs portefeuilles modèles conservant tous 70% d’actifs liquides. Le portefeuille «Boost Return» maintient une structure 60/40 globale, mais remplace 15 points d’actions cotées par du Private Equity (45% actions +15% PE) et réalloue 15 points d’obligations vers l’infrastructure, le crédit privé et l’immobilier. Par rapport au 60/40 classique, ce portefeuille améliore le rendement annualisé de 9,1% à 10,2%, soit 110 points de base supplémentaires par an, avec un meilleur ratio rendement/risque et un rendement de 11,9% contre 9,5% en scénario d’inflation élevée. L’effet cumulé de ces 110 points de base est considérable: selon KKR, 100 dollars investis dans ce portefeuille en 2010 en vaudraient 343 en 2023, contre 283 pour le portefeuille 60/40, soit plus de 20% de capital additionnel en treize ans, par le seul jeu des intérêts composés. Cette simulation est calibrée sur une performance proche de la médiane de l’industrie (Cambridge Associates US PE Index): un investisseur accédant à des gérants de premier quartile bénéficierait d’un écart de rendement significativement supérieur.

Un contexte de marché qui renforce la thèse

Les données 2025-2026 confortent la thèse des 15%. La valeur des deals de Buy-Out a progressé de 44% en 2025, à 904 milliards de dollars, portée notamment par le retrait de la cote d’Electronic Arts pour 56,6 milliards de dollars, la plus grande opération de ce type dans l’histoire du Private Equity. Mais l’industrie fait face à un stock considérable d’entreprises non cédées, 32 000 sociétés encore en portefeuille, représentant une valeur cumulée de 3'800 milliards de dollars non encore restituée aux investisseurs, conséquence de taux de distribution restés inférieurs à 15% de la valeur nette d’actif pendant quatre années consécutives, contre 23% historiquement. Ce stock devra nécessairement trouver acquéreur dans les années qui viennent, alimentant un flux de transactions soutenu dont les millésimes en cours de déploiement seront les premiers bénéficiaires, dans un contexte de valorisations d’entrée redevenues raisonnables.

Le changement le plus structurant concerne toutefois les moteurs de la performance. Selon les données Jefferies de mai 2026, le coût total de la dette LBO s’établit à environ 8,1% aux Etats-Unis et 6,2% en Europe, avec des multiples de levier revenus à 4,4x-5,4x EBITDA contre 5,5x en moyenne aux Etats-Unis sur 2015-2019, si bien que la création de valeur ne peut plus reposer sur le seul effet de levier. Bain & Company le chiffre: il faut désormais générer environ 12% de croissance annuelle d’EBITDA pour atteindre un objectif de multiple de 2,5 fois la mise sur cinq ans, contre 5% suffisants il y a dix ans. Ce changement de paradigme favorise structurellement les gérants spécialisés, dotés d’une expertise sectorielle et d’une capacité d’intervention opérationnelle réelle, au détriment des fonds généralistes dont l’alpha reposait historiquement sur le levier et l’arbitrage de multiple.

Mettre en œuvre une allocation de 15%: quatre principes

Pour un conseiller en gestion de patrimoine, la mise en œuvre de cette conviction repose sur quatre principes. D’abord, construire progressivement l’exposition de ses clients, en discipline de réengagement («re-up») dans les millésimes successifs: les données PitchBook montrent que les millésimes levés en haut de cycle délivrent systématiquement des TRI médians inférieurs, et la régularité des engagements neutralise mécaniquement ce risque de timing. Ensuite, séparer rigoureusement poche liquide et poche illiquide, en ne consacrant au Private Equity que des capitaux dont l’investisseur n’aura pas besoin avant cinq ans au minimum. Troisièmement, s’exposer à des gérants au track record de distribution (DPI) éprouvé: dans un contexte de distributions historiquement basses, c’est aujourd’hui le premier critère de sélection. Enfin, privilégier des gérants peu dépendants du levier financier, mieux positionnés pour délivrer une croissance opérationnelle durable. Ces deux derniers principes appellent une précision essentielle: la sélection de fonds de Private Equity est un métier à part entière, et ce n’est pas celui du conseiller en gestion de patrimoine. Identifier les meilleurs gérants, conduire les due diligences, obtenir des allocations dans des fonds souvent sursouscrits et diversifier les engagements par millésime, géographie et secteur exigent des équipes dédiées, un réseau et un accès construits sur longue durée et une profondeur de données dont ni un particulier ni son conseiller ne disposent en direct. La lecture des performances passées ne suffit d’ailleurs pas: la performance des fonds liquidés a été générée par des partners qui, souvent, ne font plus de deals aujourd’hui, tandis que celle des fonds plus récents, non encore cédée, repose sur des méthodes de valorisation qui diffèrent d’un gérant à l’autre. Il est donc essentiel de se plonger dans l’analyse des portefeuilles sous-jacents, ce que seuls des professionnels de la classe d’actifs peuvent faire. Avec un écart de 10 à 17 points de TRI net par an entre premier et troisième quartile, le coût d’une mauvaise sélection est considérable. La bonne pratique consiste donc à s’appuyer sur des professionnels de la sélection, les fonds de fonds, qui mutualisent cet accès et cette expertise au service de l’investisseur particulier.

Reste le choix du véhicule. Le fonds fermé demeure la référence institutionnelle: sa courbe en J, flux nets négatifs les premières années, avant que les distributions ne prennent le relais à partir de l’année 4 ou 5, est une dynamique structurelle, non un signe de sous-performance. Les véhicules evergreen, semi-liquides, atténuent cette contrainte au prix d’un profil de performance annualisé structurellement inférieur: un positionnement différent, non une version simplifiée du fonds fermé.

Une classe d’actifs qui n’est pas sans risques

Cette conviction ne doit pas occulter les risques propres à la classe d’actifs: risque de perte en capital, risque de liquidité, les titres non cotés peuvent s’avérer difficiles à céder dans les délais ou au prix souhaités, et risque de valorisation, en l’absence de marché organisé pour les actifs privés. Les performances passées ne préjugent jamais des performances futures. C’est précisément parce que ces risques sont réels qu’une allocation dimensionnée, 15%, et non 50% pour un particulier, a du sens.

En synthèse

Dans un régime macroéconomique où le couple rendement/risque du 60/40 traditionnel s’est structurellement dégradé, le Private Equity apporte une réponse sur trois plans: une prime de rendement documentée sur plusieurs décennies par des chercheurs indépendants, une diversification effective dans un contexte de corrélations actions-obligations désormais positives, et un accès à une création de valeur qui se joue majoritairement hors des marchés cotés. Une allocation de 15% n’est pas un objectif ambitieux mais un point de départ raisonnable, à moduler à la hausse selon la capacité de chaque investisseur à immobiliser du capital sur longue durée. Pour les conseillers en gestion de patrimoine, l’enjeu des prochaines années ne sera plus de justifier l’entrée du Private Equity dans l’allocation de leurs clients, mais d’en calibrer précisément le curseur.

 

1Bloomberg, données de performance des indices actions et obligations mondiaux (MSCI ACWI et Bloomberg Global Aggregate Bond Index), année 2022.
2World Bank, nombre de sociétés cotées domestiques («Listed domestic companies»), données 2019.
3Bain & Company, «Global Private Equity Report 2026»: dix-sept méga-capitalisations (les « Magnificent Seven » et dix autres valeurs technologiques et non technologiques) ont représenté 75% de la hausse du S&P 500 en 2025.
4Bain & Co., «Why Private Equity Is Targeting Individual Investors», février 2023.
5Harris, Jenkinson & Kaplan, «Private Equity Performance: What Do We Know?», Journal of Finance, vol. 69(5), 2014.
6Cambridge Associates (1997-2022); Bain & Company, «Global Private Equity Report 2026», données MSCI au 30/09/2025.
7Bain & Company, «Global Private Equity Report 2026», méthode PME, données MSCI au 30/09/2025.
8Ilmanen, Chandra & McQuinn, «Demystifying Illiquid Assets: Expected Returns for Private Equity», Journal of Alternative Investments, 2019, AQR Capital Management.
9PitchBook Custom Benchmark Profile, données au 31/03/2026. Fonds primaires Buy-Out et Growth/Expansion, Europe et Amérique du Nord. Monnaie: EUR. 1'981 fonds (millésimes 2005-2022). Les performances passées ne préjugent pas des performances futures.
10Yale University Financial Report 2024-2025, audité par PricewaterhouseCoopers LLP (octobre 2025).

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