La démondialisation va nuire à la croissance dans le monde entier

Kenneth Rogoff, Université de Harvard

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Le risque d'un excès incapacitant dans le style des années 1930 est énorme, en particulier si la relation entre les USA et la Chine continue de se dégrader.


© Keystone

L'économie mondiale post-pandémie a toutes les chances d'être beaucoup moins mondialisée, du fait que les dirigeants politiques et les populations rejettent l'ouverture, sur un mode qui n'est pas sans rappeler les guerres tarifaires et les dévaluations compétitives des années 1930. Cette situation aura pour corollaire non seulement une croissance plus lente, mais également une baisse significative des revenus nationaux pour toutes les économies, à l'exception peut-être des plus importantes et des plus diversifiées.

Dans son ouvrage visionnaire de 2001 The End of Globalization, l'historien de l'économie de Princeton Harold James a montré comment une ère antérieure d'intégration économique et financière mondiale s'est effondrée sous la pression d'événements inattendus durant la Crise de 1929, qui a connu son apogée durant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd'hui, la pandémie de COVID-19 semble accélérer un nouveau désengagement de la mondialisation.

Une rupture des échanges pourrait bien inverser
de nombreuses décennies de croissance.

Le repli actuel a commencé avec la victoire de Donald Trump aux élections présidentielles américaines de 2016, qui a conduit à des guerres tarifaires entre les États-Unis et la Chine. La pandémie aura probablement un impact négatif à long terme encore plus important sur le commerce, en partie parce que les gouvernements reconnaissent de plus en plus qu'ils doivent considérer la capacité de santé publique comme un impératif de sécurité nationale.

Le risque aujourd'hui d'un excès incapacitant dans le style des années 1930 en matière de démondialisation est énorme, en particulier si la relation entre les États-Unis et la Chine continue de se dégrader. En outre, il est absurde de croire qu'un repli chaotique provoqué par une crise de la mondialisation ne va pas introduire son lot de problèmes nouveaux et bien plus graves.

Même les États-Unis – avec leur économie très diversifiée, leur technologie de pointe et leur importante base de ressources naturelles – risquent de subir une baisse significative de leur PIB réel suite à la démondialisation. Pour les économies plus petites et les pays en développement qui sont incapables d'atteindre une masse critique dans de nombreux secteurs et qui manquent souvent de ressources naturelles, une rupture des échanges pourrait bien inverser de nombreuses décennies de croissance. Tout cela sans même tenir compte des conséquences durable des mesures de respect des distances sociales et de confinement.

Feu l'économiste Alberto Alesina, une figure imposante dans le domaine de l'économie politique, a fait valoir que pour un pays bien gouverné à l'ère de la mondialisation, ce qui est petit est peut-être joli. Mais à l'heure actuelle, les petits pays sans alliance économique étroite avec un grand État ou avec une Union font face à d'énormes risques économiques.

Il est vrai que la mondialisation a ravivé les inégalités économiques entre près d'un milliard de personnes dans les économies avancées. La concurrence commerciale a frappé de plein fouet les travailleurs à bas salaires dans certains secteurs, tout en faisant baisser les prix des marchandises pour tout le monde. La mondialisation financière a sans doute eu un effet encore plus important en faisant augmenter les bénéfices des sociétés multinationales et en offrant de nouveaux instruments d'investissement à l'étranger à rendement élevé aux riches, en particulier depuis 1980.

Les États-Unis ont plus à perdre dans la démondialisation
que certains de leurs politiciens ne semblent s'en rendre compte.

Dans son best-seller de 2014 Le Capital au XXIe siècle, Thomas Piketty a cité la hausse des inégalités de revenus et de richesses comme une preuve de l'échec du capitalisme. Mais quelles attentes ont été exactement trahies par le capitalisme? En dehors des économies avancées – où vit 86% de la population mondiale – le capitalisme mondial a sorti des milliards de personnes de la pauvreté extrême. Par conséquent, un excès de démondialisation risque de causer plus de tort que de bien.

Il est certain que le modèle actuel de mondialisation doit être corrigé, en particulier en renforçant considérablement le filet de sécurité sociale dans les économies avancées et, dans la mesure du possible, dans les marchés émergents. Mais développer la résilience ne veut pas dire qu'il faut mettre à bas tout le système pour le rebâtir à nouveaux frais.

Les États-Unis ont plus à perdre dans la démondialisation que certains de leurs politiciens, à droite comme à gauche, ne semblent s'en rendre compte. Tout d'abord, le système commercial mondial fait partie d'un pacte au sein duquel les États-Unis deviennent la puissance hégémonique dans un monde où la plupart des pays, dont la Chine, ont intérêt à faire fonctionner l'ordre international.

Outre ses ramifications politiques, la démondialisation présente également des risques économiques pour l'Amérique. En particulier, un grand nombre de facteurs bénins qui permettent aujourd'hui au gouvernement américain et aux entreprises américaines d'emprunter beaucoup plus que tout autre pays sont probablement liés au rôle du dollar au cœur du système. Par ailleurs, une large gamme de modèles économiques montrent qu'à mesure que les tarifs douaniers et les frictions commerciales augmentent, la mondialisation financière diminue au moins proportionnellement. Cela implique non seulement une chute brutale des bénéfices des multinationales et des richesses négociées sur les marchés boursiers (ce qui ne pose probablement aucun problème à certains), mais pourrait également signifier une baisse significative de la demande étrangère en dette américaine.

Cela serait loin d'être idéal à l'heure où les États-Unis doivent emprunter massivement pour préserver leur stabilité sociale, économique et politique. Tout comme la mondialisation est un facteur important de la faiblesse actuelle de l'inflation et des taux d'intérêt, l'inversion de ce processus pourrait en fin de compte pousser les prix et les taux dans l'autre sens, en particulier compte tenu de ce qui semble être un choc d'offre de longue durée dû au COVID-19.

La demande abondante en actifs en dollars dépend du vaste système commercial
et financier que certains politiciens américains tentent de réduire.

Il va sans dire que d'autres batailles à venir vont exiger notre coopération internationale, notamment celle du changement climatique. Il sera encore plus difficile de motiver les économies des pays en développement à maîtriser leurs émissions de dioxyde de carbone si un effondrement du commerce mondial diminue la plus forte incitation commune dont les pays ont besoin pour maintenir la paix et la prospérité mondiales.

Enfin et surtout, bien que le COVID-19 ait jusqu'à présent frappé plus durement l'Europe et les États-Unis que la plupart des pays à faible revenu, il existe encore un risque énorme de tragédie humanitaire en Afrique et dans d'autres régions pauvres. Est-ce vraiment le bon moment pour réduire la capacité de ces pays à se débrouiller par leurs propres moyens?

Même si les États-Unis ferment les yeux sur les effets de la démondialisation sur le reste du monde, il ne faut pas oublier que la demande abondante actuelle en actifs en dollars dépend fortement du vaste système commercial et financier que certains politiciens américains tentent de réduire. Si la démondialisation va trop loin, aucun pays ne sera épargné.

 

Copyright: Project Syndicate, 2020.

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