La tech privée et le portefeuille suisse

Andreas Bezner, Stableton

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Les sociétés tech restent non cotées plus de dix ans. Cette croissance est enfin à la portée des gérants de fortune suisses.

 

Le 12 juin 2026, SpaceX a levé 75 milliards de dollars et a clôturé sa première séance de cotation avec une capitalisation supérieure à 2'000 milliards de dollars. Deux ans plus tôt seulement, en mai 2024, la même société s’échangeait sur le marché secondaire privé à une valorisation d’environ 200 milliards de dollars. Autrement dit, près des neuf dixièmes de la valeur qu’un investisseur en bourse pouvait acheter avaient été créés alors que les titres étaient encore privés. Pour les gérants de fortune genevois comme pour leurs clients, le plus frustrant est que presque aucun d’entre eux n’avait le moyen d’en détenir.

SpaceX est l’exemple le plus visible d’une tendance qui dure depuis dix ans. En 2014, l’entreprise médiane entrait en bourse à 6,9 ans. Fin 2025, cet âge était passé à 11 ans, selon Morningstar Indexes et PitchBook. On compte aujourd’hui plus de 1'400 sociétés non cotées valorisées à plus d’un milliard de dollars, pour un total d’environ 5 200 milliards de dollars. Le passage d’une société technologique de quelques centaines de millions à plusieurs dizaines de milliards se faisait autrefois en bourse, où n’importe quel fonds indiciel pouvait la détenir. Il se produit désormais avant la cotation, hors de portée de tout fonds indiciel.

La Suisse a été pionnière sur les deux volets de cette histoire. SIX a ouvert son segment ETF en septembre 2000 et Partners Group a lancé son premier fonds evergreen de marchés privés en 2001. À Genève, Adam Said a cofondé ACE & Company en 2005 et racontait à Allnews, dans un entretien de 2018, comment les gérants de fortune avaient longtemps écarté le private equity, jugé trop risqué et trop illiquide. Les idées sont donc présentes dans ce pays depuis 20 à 25 ans. Les allocations n’ont pas suivi.

Les single family offices suisses ont bougé. Les 82 family offices interrogés par l’Université de Saint-Gall en juin 2026 gèrent environ 785 milliards de francs et en placent 21% en private equity. Les caisses de pension suisses se situent à l’autre extrémité, avec 2,5% de leurs actifs en private equity à fin 2023. La clientèle privée des banques et des gérants indépendants est bien plus proche des caisses de pension. À l’échelle mondiale, les particuliers détiennent environ la moitié des actifs sous gestion, mais seulement 16% des actifs investis dans des fonds alternatifs, selon Bain en 2023.

Cet écart est particulièrement frappant dans l’intelligence artificielle. 59% des family offices suisses ont déclaré à UBS cette année détenir une exposition à l’IA, et dans la plupart des cas il s’agit d’un fonds coté détenant Nvidia et Microsoft. Les sociétés qui entraînent les modèles de pointe, dont OpenAI et Anthropic, restent non cotées. En d’autres termes, les portefeuilles suisses détiennent les fabricants de puces et les fournisseurs de cloud qui vendent aux sociétés d’IA, et aucune des sociétés d’IA elles-mêmes. Les banques privées, family offices et institutionnels avec lesquels nous travaillons sont arrivés à la même conclusion: un portefeuille indiciel des 20 sociétés technologiques non cotées les plus valorisées, qui par construction détient le leader de chaque segment, plutôt qu’un pari sur quelques titres.

Le capital lui-même change de mains. Les successions et donations en Suisse ont atteint un montant estimé à 100 milliards de francs en 2025, et le Family Barometer 2025 de Julius Baer décrit des héritiers qui veulent un lien avec leur capital plutôt que des codes boursiers anonymes. À Genève, où la finance représente 12,9% du PIB cantonal, cette génération attendra de ses gérants de fortune qu’ils aient une réponse.
Quand j’ai débuté dans ce métier, marchés privés voulait dire discrétion, frais élevés et illiquidité totale, et c’était le prix à payer pour y entrer. Les marchés cotés ont dépassé ce stade, et pour de bonnes raisons: 84% des fonds en actions suisses gérés activement ont sous-performé leur indice de référence sur les dix ans à fin 2025, selon le rapport SPIVA de S&P.

Lorsque John Bogle a lancé le premier fonds indiciel de Vanguard le 31 août 1976, le secteur a parlé de «la folie de Bogle». Ce fonds pèse aujourd’hui environ 1'700 milliards de dollars. Les marchés privés en sont au même point. La prochaine décennie appartiendra au bêta à grande échelle: une exposition transparente, systématique, semi-liquide et suffisamment bon marché pour être conservée très longtemps.

Je parle chaque semaine avec des gérants de fortune dans toute la Suisse, et la conversation a changé. Il y a deux ans, la question était de savoir si la tech privée avait sa place dans un portefeuille de clientèle privée. Aujourd’hui, c’est de savoir comment la détenir correctement. L’entrée en bourse de SpaceX en juin a été saluée comme un triomphe des marchés cotés. J’y ai vu une invitation. La prochaine génération de ces sociétés se construit en ce moment même, et les gérants de fortune suisses peuvent enfin offrir à leurs clients une exposition à cette croissance.

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