IA: inférence et ingérence

Pierre Pincemaille, DNCA

2 minutes de lecture

Avec l’IA agentique, la course à la puissance de calcul se double désormais d’une bataille pour le contrôle technologique.

© Keystone

 

Les développeurs en ont rêvé, OpenClaw l’a fait! La firme symbolisée par un petit homard orange a réalisé le tour de force de créer un agent d'un genre nouveau, contrôlé par messagerie et capable de tourner 24 heures sur 24 sur un ordinateur avec un haut niveau d'autonomie. L’IA agentique, véritable système intelligent autonome, a de quoi ravir les utilisateurs qui voient en elle un formidable accélérateur de productivité. Mais il convient également de s'interroger sur les conséquences de son essor, tant son fonctionnement diffère de l'IA conversationnelle.

L’IA agentique change la donne

Avec la montée en puissance des agents, l'IA passe d'un régime centré sur l'entraînement des grands modèles de langage à celui de l'inférence. Ce changement est à l'origine d'une fabuleuse expansion de la demande de puissance de calcul. En effet, là où une requête conversationnelle n'entraînait qu'une consommation ponctuelle de ressources, l'activité d'un agent est quasi permanente. Résultat, le travail sur une tâche, mesurée par l'unité de temps GPU, monte en flèche et toute la chaîne de production est sous tension.

Dans cette configuration, les puces mémoire (DRAM) semblent être le détroit d'Ormuz de l'industrie de la tech. Ce sont les produits pour lesquels le déséquilibre entre l’offre et la demande est le plus aigu. Si l'on ajoute à cela la structure oligopolistique de la production, tous les éléments sont réunis pour une situation de hausse des prix inédite: +260% sur un an:! Et les annonces de jumbo capex1 de la part des acteurs coréens ne devraient rien changer à l'affaire sur le court terme, en raison des délais d'exécution des projets. À l’autre bout de chaine, l'addition est salée pour les consommateurs de produits Apple et Microsoft: ils devront payer entre 15 et 30% plus cher pour jouer sur une console Xbox ou regarder leurs séries préférées sur une tablette iPad.

De nombreuses études plus ou moins alarmantes concernant l'impact de l'IA sur le marché du travail ont été publiées et il faudra probablement attendre plusieurs années pour avoir le recul nécessaire sur les pertes d'emplois liées aux agents. À plus court terme, la problématique des sociétés du secteur est tout autre: la rareté de la main-d'œuvre qualifiée. C'est peut-être le constat qu'a fait OpenAI en embauchant opportunément Peter Steinberger, qui n'est autre que le créateur d'OpenClaw, pour profiter de son savoir-faire afin d’intégrer l'agent Codex dans ChatGPT. Son concurrent le plus proche, Anthropic, n'est pas en reste: son directeur général.

La bataille du contrôle s’intensifie

Dario Amodei a usé de son pouvoir de persuasion pour attirer les meilleurs profils en provenance de Google.

Daniela Amodei, présidente d'Anthropic, a bien résumé la situation en considérant l’IA comme «un mélange singulier de questions géopolitiques, économiques et politiques». Sentant peut-être la pression politique monter, son frère Dario a proposé un New Deal social avec une fiscalité progressive sur la fortune, quand Sam Altman souhaite explorer la piste de l'imposition des revenus du capital. Postures ou convictions, ces propositions ont le mérite d'être en rupture totale avec le courant de pensée général aux États-Unis.

En attendant de voir si ces idées feront florès, le gouvernement américain semble lui aussi changer de doctrine. Au pays où la propriété privée est reine, l'administration en place commence à céder aux sirènes de l'ingérence pour garder la mainmise sur cette technologie stratégique: elle a soudainement annoncé, au grand désespoir de ses partenaires européens, le blocage de l'utilisation des modèles de pointe d'Anthropic (Mythos5 et Fable5) pour les utilisateurs étrangers, avant de revenir sur sa décision.

Plus récemment a émergé la rumeur d'une prise de participation publique dans OpenAI et Anthropic, dans une logique de capitalisme d'État nouveau au pays de l’Oncle Sam. La Chine, grand rival des États-Unis dans cette course à l'innovation, veille elle aussi au grain: le gouvernement vient d'invalider le rachat de la pépite nationale Manus par l'américain Meta propriétaire de Facebook.

C'est d’ailleurs l'entreprise de Mark Zuckerberg qui est la première à aborder le sujet épineux de la monétisation des infrastructures. En effet, Bloomberg a rapporté que Meta explore des pistes pour louer à des tiers ses capacités de calcul excédentaires, en endossant le rôle de fournisseur de cloud. Cette situation n'est pas sans rappeler 2022, lorsque les investisseurs s'interrogeaient à juste titre quant au retour sur investissement des sommes englouties dans le Metaverse2.

Ballon d'essai ou véritable pivot de stratégie, ce changement potentiel de direction pourrait être décisif pour les IA winners qui font la course en tête cette année. Gageons que la saison de publications trimestrielles en cours apporte un début de réponse à cette question fondamentale.

 

1 SK Hynix et Samsung Electronics prévoient d'investir 800 trillions de wons au cours des dix prochaines années (450 milliards d'euros) 

2 Univers virtuel tridimensionnel persistant offrant à ses utilisateurs, représentés par des avatars, une expérience interactive et immersive.

A lire aussi...