Hayek contre Mazzucato

Peter de Coensel, DPAM

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Lorsque la balance penche en faveur d’un interventionnisme accru de l’Etat, la vigilance est de rigueur.


©Steven Depolo

La pandémie a été le catalyseur qui a permis à la renommée de l'économiste italo-américaine Mariana Mazzucato d'atteindre de nouveaux sommets. Ses recettes économiques et sociétales sont présentées dans le best-seller «L’Etat entrepreneur. Pour en finir avec l’opposition public-privé», dans «The Value of everything» ainsi que dans son tout dernier ouvrage «Mission Economy». Tous ces écrits se consacrent pour l’essentiel à mettre en avant le rôle du gouvernement en général et l'impact des investissements publics sur l'innovation en particulier.

Mariana Mazzucato propose une lecture très critique des concepts de création et d'extraction de valeur. Sa réflexion porte sur la financiarisation de l’économie durant ces 50 dernières années, une évolution qui a modifié le rôle du secteur financier: de soutien à l'allocation des capitaux, il est devenu créateur de valeur. Mais, comme le souligne l’économiste, ce secteur cherche avant tout à obtenir une rente, car il génère des revenus sans pour autant produire de valeurs inclusives et justes au travers de la production de nouveaux biens et services. Elle ajoute que l’absence présumée de productivité des gouvernements n’est qu’une caricature, car la plupart des innovations ont bénéficié à l’origine de financements publics. La création d’internet et de la révolution technologique qui a suivi résultent pour ainsi dire des financements militaires consacrés à la Guerre froide.

Gouverner autrement?

Selon elle, l’Etat est capable de prendre des mesures de nature transformationnelle et de planifier tout en établissant une définition correcte de la valeur. Cette dernière vue au travers du prisme des prix et de la concurrence a été prise en otage par un secteur financier qui la redéfinit en termes de (maximisation) de la valeur actionnariale, de chaînes de valeur et de valeur ajoutée. La détermination de la valeur ne repose alors plus que sur une dynamique des prix qui résulte de la rareté et des préférences.

Repenser le capitalisme et le rôle du gouvernement,
telle est la mission que s’est donnée Mariana Mazzucato.

L’ouvrage «Mission Economy», dédié à tous ceux qui luttent pour le bien commun, a pour principal objectif de redéfinir les politiques publiques dans le but de donner une nouvelle orientation à la croissance. Afin d’explorer les voies qui permettraient de «gouverner autrement», l’«Institute for Innovation and Public Purpose» sert de plateforme d’échange pour formuler des idées concernant les problématiques liées au climat, à la santé et à la numérisation. Les gouvernements devraient réaffirmer leur leadership en fixant des objectifs communs motivants et ambitieux et, pour autant qu’ils servent l’intérêt public, les partenariats public-privés peuvent être fructueux. Repenser le capitalisme et le rôle du gouvernement, telle est la mission que s’est donnée Mariana Mazzucato. Mais qu’en est-il de Friedrich Hayeck?

Le totalitarisme: un résultat logique

Etant un partisan convaincu d’une approche nuancée, j’évoquerais brièvement les travaux de Friedrich Hayek, économiste et philosophe austro-britannique, défenseur du libéralisme classique. Afin de contrebalancer les propos présentés ci-dessus et qui plaident en faveur d’un leadership étatique accru, examinons la position défendue par Friedrich Hayek dans son œuvre maîtresse parue en 1944 et intitulée «La route de la servitude». Selon lui, dans un système dans lequel un plan unique remplace la concurrence et les mécanismes de fixation des prix, il est nécessaire de mettre en place des institutions chargées de la formulation de ce plan, lesquelles doivent disposer d’un important pouvoir discrétionnaire en matière de politique économique.  Cependant, comme elles ne disposent pas d’indicateurs tels que les profits et pertes qui résultent de la concurrence, les personnes qui accèdent au pouvoir dans un tel régime (socialiste) pourraient être enclines à orienter le système en fonction de leurs propres intérêts.

«Les systèmes complexes sont mieux servis
en laissant agir les forces de la concurrence.»

Friedrich Hayek est allé jusqu’à affirmer que le totalitarisme n’était pas un accident de l’histoire, mais l’aboutissement de mauvais choix des dirigeants: le totalitarisme est le résultat logique de l'ordre institutionnel de la planification socialiste, car les transformations essentiellement dominées par l'Etat étouffent l'émergence de conclusions et d’idées contradictoires. La visibilité ou la connaissance des coûts d'opportunité disparaîtrait en même temps que la concurrence. Cet économiste croyait fermement à l'Etat de droit, à la propriété privée et à la valeur du contrat et il était un ardent défenseur des démocraties libres. Selon lui, les systèmes complexes sont mieux servis en laissant agir les forces de la concurrence, car elles favorisent l’apprentissage (connaissances) et les ajustements (sociaux) nécessaires.

Aux risques de l’interventionnisme

Le but de la présentation de ces points de vue opposés n’est pas de prendre position. Il s’agit simplement d’attirer l’attention sur les conséquences inattendues auxquelles pourrait aboutir une foi aveugle dans un interventionnisme de l’Etat à grande échelle qui deviendrait la norme. Durant la période qui succédera à la pandémie, les nouvelles politiques industrielles, les pactes verts et un protectionnisme ciblé sont susceptibles d’accroître le risque systémique, car elles ajoutent de nouvelles sources d’incertitudes à une situation déjà très précaire. Mariana Mazzucato n’hésite pas à pointer du doigt ceux qui, selon elle, sont les coupables. Elle reproche au secteur des fonds de placement d’alimenter la financiarisation, mais elle ignore tous les efforts consentis par cette industrie afin de réorienter l’épargne vers les gouvernements et les entreprises qui soutiennent les objectifs de développement durable des Nations unies.

L'une des principales questions qui restent en suspens est celle du processus nécessaire à la mise en œuvre de stratégies qui aboutissent à la création d’entreprises dotées d’une valeur sociétale hautement inclusive. Les ajustements, le tâtonnement ou encore la chance sont des processus qui définissent le capitalisme. Il convient donc de rappeler ici qu’une grande partie des dépenses publiques censées avoir été à l’origine du succès de certaines mégaentreprises n’a pas été planifiée. Réglementer le comportement de type monopolistique des géants de la technologie, de l’industrie ou du secteur pharmaceutique constitue un autre débat, qu’il s’agit de ne pas confondre avec le premier. 

Le capitalisme pur et dur ne peut être justifié, car il mène à l’accroissement des inégalités et à l’épuisement des ressources naturelles. Cependant, dès lors que la balance penche en faveur d’un interventionnisme accru de l’Etat, lequel est présenté comme étant la meilleure solution pour remédier aux manquements apparents de l’allocation des capitaux, la vigilance est de rigueur.

Le mieux que nous puissions espérer est que la qualité du processus politique démocratique, autrement le dit le système d’équilibre des pouvoirs, permettra d’éviter que les dirigeants en place n’adoptent des conduites aberrantes ou que des opportunistes qui n’attendent que cela prennent le pouvoir. 

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