Deux industries qui deviennent concurrentes
Pendant plus de quinze ans, cryptomonnaies et finance traditionnelle ont évolué dans deux univers distincts. Les banques proposaient dépôts, crédits, paiements et placements réglementés; les entreprises crypto, des plateformes d'échange et des portefeuilles numériques.
Cette séparation s'efface: les plateformes crypto proposent désormais du crédit, des actions et des paiements. Les banques vendent des cryptomonnaies, émettent des stablecoins et expérimentent la tokenisation. Les deux industries visent désormais les mêmes clients avec les mêmes services, sur des infrastructures différentes.
La convergence commerciale est déjà engagée
Le premier mouvement vient des entreprises crypto: Coinbase propose des prêts garantis par du bitcoin, sur le modèle du crédit lombard: plus de 2 milliards de dollars octroyés à mi-avril 2026. Coinbase et Kraken vendent aussi des actions américaines tokenisées, négociables en continu. En mars 2026, Kraken a même obtenu un accès direct à certains systèmes de paiement de la Réserve fédérale.
Le mouvement inverse est tout aussi net. Les ETF bitcoin au comptant, autorisés aux Etats-Unis en janvier 2024, y gèrent environ 108 milliards de dollars et les banques intègrent désormais la crypto à leurs applications. En France, BPCE l'a proposée fin 2025 via sa filiale Hexarq, dans quatre établissements puis treize en mars 2026. Morgan Stanley et Charles Schwab ont suivi aux Etats-Unis au printemps.
Derrière les produits, une transformation des infrastructures
Le second mouvement pourrait peser bien davantage. Les infrastructures financières reposent encore aujourd’hui sur une chaîne d'intermédiaires: banques, réseaux de paiement, chambres de compensation, dépositaires. La blockchain propose à la place un registre partagé, programmable et disponible en continu.
Les stablecoins transforment la circulation de la monnaie. Ces jetons adossés au dollar ou à l'euro ont d'abord servi aux échanges crypto, puis aux paiements internationaux et à la trésorerie. Leur encours dépasse désormais 300 milliards de dollars, alors que les stablecoins en euros pèsent moins d'un milliard. Pour combler ce retard, 37 banques préparent au sein de Qivalis un stablecoin en euros réglementé. L'enjeu est le contrôle des flux monétaires et, à terme, des dépôts.
La tokenisation transforme quant à elle la représentation des actifs. Une obligation, une part de fonds ou une action circulent aujourd'hui sous forme de jeton, ce qui simplifie les transferts et la mobilisation du collatéral. Les fonds monétaires tokenisés, avec à leur tête BUIDL de BlackRock, représentent environ 15 milliards de dollars.
La réglementation accélère la convergence, sans effacer les différences
En Europe, MiCA a créé un cadre unique pour les prestataires de services sur cryptoactifs et les émetteurs de stablecoins: une banque peut proposer ces services sur simple notification à son superviseur. Et depuis le 1er juillet 2026, aucun acteur non agréé ne peut plus servir de clients européens.
Aux Etats-Unis, la loi GENIUS de juillet 2025 encadre les stablecoins de paiement, et la SEC a ouvert en septembre 2026 une exemption pour négocier certains titres tokenisés. En revanche, la loi CLARITY sur la structure des marchés crypto a échoué au Sénat le 15 septembre 2026: le partage des compétences entre régulateurs reste incertain.
Les statuts et les risques ne convergent pas pour le moment: la norme bâloise pénalise la détention directe de bitcoin par les banques, et aucun cryptoactif ne bénéficie d'une garantie publique.
Vers une nouvelle organisation du secteur financier
A mesure que les offres se rapprochent, la concurrence se déplace. Trois modèles se dessinent: internaliser, comme BPCE avec Hexarq; s'associer à un spécialiste qui exécute et conserve, en gardant sa marque et ses clients, comme Morgan Stanley avec Zerohash; ou bâtir une plateforme intégrée, comme Coinbase ou Kraken, qui s'étend au crédit, aux paiements et au courtage.
La convergence ne fera disparaître ni les banques ni les acteurs crypto; elle devrait plutôt redistribuer les métiers. Les banques ont la confiance des déposants, la capacité de crédit et l'accès aux infrastructures monétaires. Les acteurs crypto maîtrisent la technologie, vont vite et opèrent en continu. La question des prochaines années sera évidemment de savoir qui contrôlera la clientèle, les liquidités et les infrastructures sur lesquelles circuleront à la fois les actifs numériques comme traditionnels.