Crédit et IA: les liaisons dangereuses

Pierre Pincemaille, DNCA

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Les entreprises suisses doivent adapter leur calendrier d’émissions obligataires face aux besoins de financement des géants de la technologie.

© Keystone

 

First Brands, l’équipementier automobile américain dont le placement sous la protection de la loi sur les faillites avait fait les gros titres fin 2025, est depuis entré en liquidation. Ses difficultés avaient fait craindre un effet domino sur le marché de la dette privée, sa principale source de financement.

Un an plus tard, l’attention des investisseurs se porte sur une autre source potentielle de risque: le recours massif des acteurs de l’intelligence artificielle aux marchés du crédit. KKR évoque ainsi «un cycle d’investissement inhabituellement concentré». Un avertissement qui invite à examiner les conséquences de cette course à l’investissement sur les marchés obligataires.

Des investissements qui mettent les bilans sous pression

Les dépenses d’investissement des cinq grands hyperscalers – Amazon, Alphabet, Meta, Microsoft et Oracle – donnent le vertige. Selon le consensus, elles devraient atteindre 806 milliards de dollars cette année, puis 1104 milliards en 2027, contre «seulement» 237 milliards en 2024. La génération de trésorerie ne progressant pas au même rythme, ces groupes recourent davantage à l’endettement pour financer leurs ambitions.

Goldman Sachs estime qu’après 108 milliards de dollars d’émissions obligataires brutes en 2025, ces cinq sociétés devraient lever 250 milliards cette année et 420 milliards en 2027. Au-delà de ces seuls groupes, la banque évalue à 578 milliards de dollars les émissions des sociétés associées au thème de l’IA cette année, soit l’équivalent de 12% de l’encours total du marché américain du crédit investment grade, qui regroupe les émetteurs de bonne qualité de crédit.

Le marché suisse face à l’afflux d’émissions

Pour répondre à leurs besoins de financement, les géants de la technologie sollicitent aussi les marchés européens, australiens et suisses. En Suisse, l’étroitesse relative du marché rend cette présence particulièrement visible: plus d’un quart des émissions cette année sont liées à l’IA. Les trésoriers des entreprises nationales doivent ainsi adapter leur calendrier pour éviter de se retrouver en concurrence avec ces grands emprunteurs.

Cette abondance d’émissions contribue à relever les rendements exigés par les investisseurs. Fin août, Alphabet, la maison mère de Google, a par exemple offert un coupon proche de 7% sur une obligation à vingt ans libellés en dollars australiens, malgré une notation AA+ attribuée par S&P Global. À l’émission, son spread – la prime de rendement par rapport au taux sans risque – atteignait 180 points de base.

Selon Goldman Sachs, les entreprises américaines de qualité investment grade liées à l’IA paient désormais une prime d’environ 20 points de base par rapport aux autres émetteurs. Ce surcoût pourrait expliquer l’intérêt d’Amazon pour un financement alternatif: le groupe étudie une opération de huit milliards de dollars reposant sur un véhicule détenant des puces Nvidia de dernière génération. Le montage prendrait la forme d’une cession-bail, qui consiste à vendre des actifs puis à les louer pour continuer à les utiliser.

Des spreads plus sensibles à la volatilité

Restés résilients jusqu’à la fin août, les marchés du crédit américains et européens subissent désormais la hausse de la volatilité des taux. L’indice MOVE, qui mesure la volatilité du marché obligataire américain, a atteint 101. Sur le segment européen investment grade, les spreads se sont élargis de 20 points de base en un mois, pour atteindre 100 points de base.

Les investisseurs expérimentés connaissent bien le lien entre volatilité des taux et primes de crédit. À cette pression s’ajoute, depuis quelques semaines, un ralentissement des flux vers les obligations d’entreprises.

La concurrence pour attirer les capitaux peut contribuer à expliquer ce ralentissement: les entreprises doivent aussi composer avec les besoins de financement importants des États, qui sollicitent les mêmes investisseurs.

Un rendement attractif, une marge de sécurité limitée

Après la remontée récente des taux sans risque, le rendement de 4,3% du crédit européen investment grade peut sembler attractif pour des stratégies de portage, qui visent principalement à percevoir les revenus des obligations détenues.

La prime de crédit reste toutefois inférieure à sa moyenne sur cinq ans, de 120 points de base, et très éloignée du pic de 230 points de base atteint en septembre 2022. Le rendement global ne doit donc pas masquer une marge de sécurité encore limitée face au risque de crédit.
Un nouvel élargissement des spreads pèserait sur la valeur des obligations. Dans ce contexte, la flexibilité des allocations et la capacité à ajuster les expositions deviennent essentielles pour absorber les tensions éventuelles.

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