Chine: l’innovation au pas de charge

Ben Buckler, Baillie Gifford

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La Chine déploie les nouvelles technologies à un rythme fulgurant. Mais une concurrence acharnée rend la sélectivité indispensable pour les investisseurs.

 

Un récent voyage d’étude en Chine m’a offert plusieurs illustrations de la rapidité avec laquelle le pays se transforme: un trajet en voiture autonome dans Pékin, un robot qui l’emporte au tennis de table ou encore un aperçu concret de ce que recouvre réellement le «quick commerce» (la livraison ultrarapide).

Le rythme de l’innovation sautait aux yeux. Tout comme les contradictions qu’il masque: la Chine produit des entreprises et des technologies de premier plan mondial, alors même que de larges pans de son économie restent sous forte pression.

La transition économique de la Chine s'accélère

La Chine traverse une profonde transition économique. Le modèle fondé sur les infrastructures et l’investissement, qui a porté une grande partie de sa croissance passée, reste sous pression: l’immobilier demeure en berne, l’investissement privé est atone et les consommateurs restent prudents.

Dans le même temps, un autre modèle, axé sur l’industrie manufacturière de pointe, l’autonomie technologique et l’expansion internationale, se développe rapidement. La coexistence de l’ancien et du nouveau modèle contribue à expliquer les discours polarisés que l’on entend souvent. Mais elle montre aussi que la Chine ne peut être appréhendée sous un seul angle.

La transition ne se résume pas toujours au remplacement d’une génération d’entreprises par une autre. 

Cette disparité se retrouve chez les consommateurs. La consommation est faible, sans être uniformément sinistrée: les ménages sont de plus en plus attentifs au rapport qualité-prix, tandis que les voyages, les loisirs et certains produits haut de gamme résistent relativement bien.
Cette nuance se résume en une formule: l’économie serait «en i» plutôt qu’«en K», avec une large partie en difficulté et seul un petit point au sommet affichant de très bonnes performances. Ces observations de terrain rappellent utilement que bon nombre des contradictions apparentes de la Chine sont en réalité des conséquences différentes d’une même transition.

La transition ne se résume pas toujours au remplacement d’une génération d’entreprises par une autre. Alibaba offre sans doute l’exemple le plus parlant de la coexistence de l’ancienne et de la nouvelle Chine au sein d’un même groupe. Ses activités historiques de commerce électronique constituent désormais une franchise à faible croissance mais très génératrice de trésorerie, tandis que le chiffre d’affaires de l’IA et du cloud progresse d’environ 45%. La direction s’attend d’ailleurs à ce que le cloud finisse par dépasser le commerce électronique.

Aux côtés de ses plateformes Taobao et Tmall, Alibaba développe désormais le grand modèle de langage Qwen, une infrastructure cloud ainsi que sa propre activité de conception de puces, T-Head. Chez Alibaba, l’économie de l’internet qui a marqué la dernière décennie chinoise contribue ainsi à financer les infrastructures de la suivante.

De l’idée à l’échelle industrielle

Sur le terrain, la «vitesse chinoise» était palpable: une combinaison unique de capacité d’exécution, d’infrastructures efficaces, d’itérations technologiques rapides et d’une attention quasi obsessionnelle portée au client.

La direction de BYD se réunit chaque jour pour traiter les retours clients remontés par les concessionnaires. Xiaomi est passé de l’annonce de son intention de fabriquer des voitures à la production en série de sa berline SU7 en trois ans environ. Son usine de Pékin peut désormais produire une voiture toutes les 76 secondes à pleine capacité. Luckin Coffee a, de son côté, lancé plus de 90 nouvelles boissons en 2025, en s’appuyant sur les données de son application et le comportement de ses clients pour tester, personnaliser et déployer rapidement à grande échelle les produits qui fonctionnent.

De plus en plus, l’avantage concurrentiel de la Chine tient moins à une main-d’œuvre bon marché qu’à la qualité de ses ingénieurs, à la densité de ses chaînes d’approvisionnement et à sa capacité à faire évoluer ses produits et à les commercialiser à une vitesse que peu d’autres économies peuvent égaler.

Lors du voyage, je me suis arrêté dans un Dairy Queen où un robot servait les glaces. La scène illustrait à la fois les progrès réalisés et leurs limites: il pouvait enchaîner 55 opérations sans intervention humaine, mais avec une certaine lenteur. Sharpa, la société non cotée qui l’a conçu, a souligné que le plus difficile est d’obtenir d’un robot qu’il accomplisse une tâche de manière fiable; gagner en vitesse est plus simple. Après tout, il n’en était qu’à sa deuxième semaine en poste.

Au milieu de cet enthousiasme, le fondateur d’Horizon Robotics, a toutefois apporté un contrepoint bienvenu: selon lui, les attentes suscitées par les robots humanoïdes polyvalents ont largement devancé ce que la technologie est aujourd’hui capable d’offrir.

L’année 2026 marque le début du 15e plan quinquennal, qui place l’innovation, l’autosuffisance et la productivité au cœur de la prochaine phase de croissance. Ce voyage a confirmé la capacité de la Chine à faire monter en puissance de nouvelles industries à une vitesse remarquable, qu’il s’agisse de la robotique, des véhicules électriques, des semi-conducteurs, des biotechnologies ou de l’IA.

Dans l’IA en particulier, l’accent semble de plus en plus porter sur le déploiement et la diffusion, autrement dit sur l’intégration de cette technologie dans les produits, les services et les processus industriels, plutôt que sur la seule course aux modèles les plus avancés.

Le fondateur de Montage Technology, concepteur de puces, a rapporté une analogie d’un patron de la Silicon Valley: «Pour faire mes courses tous les jours, je n’ai pas besoin d’une Ferrari. Une voiture chinoise fait très bien l’affaire.» La Chine n’a peut-être pas besoin de dominer chaque maillon de la chaîne technologique si des modèles suffisamment performants peuvent être déployés à moindre coût et à très grande échelle.

Pourquoi la sélectivité est essentielle en Chine

Cela met en lumière le paradoxe au cœur de la «vitesse chinoise». L’abondance des capitaux, la densité des chaînes d’approvisionnement et l’intensité de la concurrence, qui permettent aux industries de se développer à un rythme extraordinaire, peuvent aussi engendrer des surcapacités, une baisse des prix et une rentabilité médiocre.

Nous l’avons constaté dans le solaire et les véhicules électriques, et c’est peut-être aujourd’hui le cas dans la robotique humanoïde. Pour l’investisseur, la question n’est donc pas seulement de savoir si un secteur va croître, mais où, au sein de ce secteur, se concentreront une rentabilité durable, un pouvoir de fixation des prix et un avantage concurrentiel. Principal enseignement: la sélectivité est essentielle.

Les incertitudes géopolitiques et réglementaires resteront une toile de fond, notamment dans les domaines de la technologie et du commerce, mais là encore, leurs conséquences sont loin d’être univoques. Les restrictions peuvent limiter l’accès aux marchés et aux technologies tout en renforçant la valeur stratégique des solutions nationales. Les droits de douane et les sanctions ont ainsi contribué à accélérer les efforts de la Chine pour bâtir un écosystème technologique plus autonome.

Par ailleurs, la concurrence féroce sur le marché intérieur et le ralentissement de la croissance font de plus en plus de l’expansion internationale une nécessité plutôt qu’une option. Les entreprises chinoises exportent leurs produits, leurs marques et leurs savoir-faire, en s’appuyant souvent sur des partenariats et des structures locales pour composer avec les contraintes géopolitiques. Un enseignement est revenu tout au long de ce voyage: les forces qui éloignent la Chine du reste du monde peuvent aussi rendre ses entreprises plus compétitives.

Le directeur général de Trip.com a rappelé un proverbe chinois selon lequel parcourir mille lieues en apprend davantage que lire mille livres. Après une semaine sur le terrain, difficile de lui donner tort.

L’économie chinoise présente encore de sérieux déséquilibres et ses relations avec le reste du monde sont toujours plus complexes. Pourtant, ses entreprises, ses technologies et, de plus en plus, ses marques deviennent incontournables pour les investisseurs. Alors que la place de la Chine dans le monde continue d’évoluer, identifier où se concentrera la valeur durable est plus important que jamais.

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