Pétrole: un prix situé entre 70 et 80 dollars est acceptable par presque tous

Yves Hulmann

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La Fed demeurera pragmatique en maintenant son statu quo jusqu’à la dissipation du choc énergétique, anticipe Mabrouk Chetouane de Natixis.

 

L'actualité sur le plan macroéconomique a été chargée cette semaine avec la réunion du comité de politique monétaire de la Réserve fédérale américaine qui s'est tenue mardi et mercredi pour la première fois sous la présidence de Kevin Warsh, une semaine après que la BCE a relevé son taux directeur d'un quart de point. L'évolution des cours du pétrole continue aussi d'être suivie avec attention, alors que les Etats-Unis et l'Iran sont sur le point de signer un accord pour mettre fin aux hostilités. Entretien avec Mabrouk Chetouane, Head of Global Market Strategy, chez Natixis Investment Managers.

Depuis fin février, les cours du pétrole continuent de figurer au cœur des préoccupations des marchés et des décisions communiquées par les banques centrales. Quels sont les parallèles que l'on peut dresser entre la situation actuelle et celle qui prévalait au printemps 2022 à la suite de l’invasion de l'Ukraine par la Russie?

L'attention des marchés se concentre actuellement non seulement sur les prix mais aussi sur la quantité de pétrole disponible chaque fois que les tensions augmentent à propos du trafic maritime à proximité du détroit d'Ormuz. Les questions liées à la chaîne d'approvisionnement sont aussi revenues au cœur des préoccupations, alors qu'elles s'étaient peu à peu estompées jusqu'au début de cette année.

A la différence des années 2022 et 2023, il y a toutefois moins de tensions actuellement sur les salaires, ce qui limite les éventuels effets de second tour de l'inflation. Il n'y a pas de choc sur l'inflation sous-jacente, du moins pas jusqu'à maintenant, compte tenu de l'absence de hausse des salaires. C'est un aspect important car aucune banque centrale ne fonde sa politique monétaire en fonction de l'évolution des prix de l'énergie, qui sont par nature plus volatils.

Quel est le niveau des cours du pétrole avec lequel il faut compter au cours des prochains mois?

C'est une question évidemment très difficile à analyser. Aux deux extrêmes, on peut envisager le scénario suivant. En cas de nouvelles frappes offensives menées par les Etats-Unis, un rebond des cours du pétrole à plus de 110 dollars le baril, voire à 115 dollars, ne peut être exclu. En cas de frappes «défensives», comme le formule l'administration Trump, les cours ne vont pas beaucoup bouger. En cas de détente de la situation, on peut certes s'attendre à une légère baisse des prix mais pas à moins de 70 dollars le baril. Une fourchette de prix située entre 70 et 80 dollars est acceptable par presque tout le monde.

«Kevin Warsh semble accorder beaucoup d'importance aux gains de productivité, induits notamment par l'IA et l'ensemble des investissements liés à cette thématique.»

Dans un commentaire récent, vous estimiez que le Conseil des gouverneurs de la BCE allait devoir relever ses taux «pour asseoir sa crédibilité et affirmer sa réactivité». Après le relèvement d'un quart de point du taux de dépôt à 2,25% annoncé à la mi-juin, anticipez-vous d'autres hausses de taux de la part de la BCE cette année?

Nous considérons qu’il est peu probable de voir une diffusion persistante de l’inflation énergétique dans le sous-jacent nécessitant une réaction trop violente de la part de la BCE. Le marché anticipe encore une hausse de taux de 0,25 point de base d’ici la fin de l’année. Une posture attentiste et un statu quo seraient pour nous le scénario le plus probable dans un contexte de ralentissement conjoncturel en Zone Euro.

Quelles sont vos attentes concernant la croissance en Asie, en Europe et aux États-Unis cette année?

Pour l'année 2026, nous anticipons une croissance du PIB de 2,4% aux Etats-Unis, de 4,6% en Chine mais de seulement 0,7% pour la zone euro ainsi qu'au Japon mais un peu plus en Suisse (1,1%). Nous sommes donc encore plutôt dans une phase de décélération, qui devrait se prolonger au moins jusqu'au troisième trimestre.

Dans la zone euro, les plans de relance annoncés il y a deux ans par l'Allemagne ne produiront certainement pas les effets escomptés cette année. Le choc d'offre souhaité est en soi positif mais sa diffusion sera plus lente qu'anticipé outre-Rhin.  

Kevin Warsh, le nouveau président de la Fed a dirigé cette semaine sa première réunion du Comité fédéral de l’open market (FOMC). Suivra-t-il une politique très différente de celle menée par son prédécesseur?

Ce qui est sûr, c'est qu'il dirigera un FOMC qui n'a jamais été aussi fragmenté qu'actuellement. Comparé à son prédécesseur, Kevin Warsh semble accorder beaucoup d'importance aux gains de productivité, induits notamment par l'IA et l'ensemble des investissements liés à cette thématique. Hors secteur technologique, IA et investissements dans les hyperscalers, l'économie américaine ne croît pas beaucoup et ne recrute pas. 80% du reste de l'économie américaine est à la traîne. Kevin Warsh estime qu'il ne faut pas seulement regarder l'évolution de la demande mais aussi celle de la productivité. Donc, dans la mesure du possible, il faut garder les taux bas ou les baisser pour encourager les investissements et favoriser ainsi la productivité. Il accorde de l'importance au maintien de bonnes conditions de financement pour les entreprises. En outre, le sentiment de richesse qui profite aux ménages les plus aisés a aussi une influence sur les choix des électeurs à l'approche des élections de mi-mandat cet automne – c'est d'ailleurs ce qui pourrait sauver Donald Trump. 

«Le sentiment de richesse, qui profite aux ménages les plus aisés, a aussi une influence sur les choix des électeurs à l'approche des élections de mi-mandat cet automne – c'est ce qui pourrait sauver Donald Trump.» 

Aux Etats-Unis, la pression sur les prix reste élevée. L'inflation s'est accélérée à 4,2% en mai sur un an (3,8% en avril). L'indice des prix à la consommation (CPI) dit sous-jacent (hors énergie et alimentation) a, lui aussi, continué d'augmenter en mai, à 2,9% sur un an (2,8% en avril). Ces chiffres balaient-ils définitivement le scénario d'une baisse des taux directeur de la part de la Fed cette année - ou faut-il même plutôt anticiper une hausse?

Les chiffres d’inflation publiés sont certes en hausse mais la partie sous-jacente est loin de présenter des signes de contagion persistante du choc énergétique. Nous estimons que la Réserve Fédérale demeurera pragmatique en maintenant son statu quo jusqu’à la dissipation du choc énergétique, rassurée par la résilience du marché de l’emploi et la vigueur de la demande interne. En d’autres termes, il est difficile d’anticiper une accommodation supplémentaire cette année.

L'évolution des taux à long terme est aussi très suivie par les investisseurs. Les taux à 10 ans aux Etats-Unis ont grimpé à un pic de 4,67% à la mi-mai, avant de redescendre un peu et évoluent aux environs de 4,45% à la mi-juin. Qu'anticipez-vous à ce sujet – le seuil des 5% pourrait-il être atteint cette année? 

Ce qu'on a observé cette année, c'est qu'à chaque fois qu'il y a un choc, comme fin février, les taux à 10 ans montent fortement, puis redescendent un peu mais sans revenir à la situation d'avant. Donc, je n'anticipe pas une baisse des taux à 10 ans au cours des prochains mois. 

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