Trois hommes dans un bateau: Trump, Xi et Powell

Bruno Cavalier, ODDO BHF

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Le freinage de la croissance mondiale ne s’est pas accentué réfutant à ce jour les thèses les plus alarmistes.


©Keystone

Ce bateau, c’est l’économie mondiale, et le plan d’eau est plus tumultueux que la Tamise. Le navire est normalement armé pour surmonter les épisodes de gros temps sans chavirer. Il résiste même à des voies d’eau si l’avarie est maîtrisée sans délai. Nul n’a oublié toutefois le naufrage historique de 2008. On n’en est pas là mais depuis un an, les conditions de navigation sont marquées par une brume épaisse qui ne donne pas de signe de vouloir se lever. Dans la cabine de pilotage, le commandant ne sait pas lire les cartes, il accuse son second de lui désobéir (il l’a même menacé des fers) et incrimine le responsable des machines d’avoir ralenti le moteur quand il faudrait, pense-t-il, le pousser à fond.

Stoppons-là la métaphore maritime, et revenons au jargon économique. Le freinage de la croissance mondiale ne s’est pas accentué au premier trimestre 2019, réfutant à ce jour les thèses les plus alarmistes qui avaient cours quand l’année a débuté. A l’échelon global, le PIB réel a progressé de 3.3% en rythme annualisé, un demi-point de plus qu’au quatrième trimestre 2018. Ce rebond ponctuel n’est sûrement pas représentatif d’une inflexion durable qui verrait les rythmes d’activité accélérer un peu partout. C’est plutôt le signe qu’en dépit de risques nombreux, l’économie mondiale conserve une bonne capacité de résistance, aidée par des politiques économiques qui, dans l’ensemble, n’ont pas grand-chose de restrictif. Les taux d’intérêt sont bas et vont le rester. La Fed d’abord, et à sa suite, la plupart des autres banques centrales ont multiplié les signaux d’accommodement.

En zone euro, la croissance est tombée sous son potentiel,
qui n’est pourtant pas très haut.

Dans l’ensemble, les conditions d’activité et d’emploi ont été un peu plus favorables qu’attendu ces derniers mois. Tous secteurs et pays confondus, le sentiment des entreprises s’est stabilisé à un niveau qui est dans une zone d’expansion. Mais les situations régionales sont disparates. En zone euro, la croissance est tombée sous son potentiel, qui n’est pourtant pas très haut. On est en train de passer le creux du trou d’air. Aux États-Unis, l’économie évolue encore un peu au-dessus de sa tendance, mais son pic de croissance est derrière nous.

Il y a surtout une divergence entre secteurs. Le sentiment des industriels a continué de fléchir, flirtant avec le seuil de récession, tandis que le moral est bien plus haut dans les services ou la construction. Cette dualité est la traduction la plus évidente de l’aggravation des frictions commerciales, car l’industrie est le secteur le plus exposé à une contraction des échanges de marchandises et à une dislocation des chaînes de valeur globales. La guerre tarifaire entre les États-Unis et la Chine qu’on croyait en voie d’apaisement il y a peu de temps est repartie de plus belle. Elle se double d’une offensive dans le champ technologique qui a un potentiel de rupture difficile à apprécier. Le temps passant, les preuves s’accumulent pour montrer que tout le monde est perdant dans cette phase de protectionnisme.

L’incertitude a rarement été aussi élevée pour l’économie mondiale.

Au vu des modèles ou des standards historiques, il est possible d’allouer avec un certain degré de confiance des probabilités subjectives à de nombreux scénarios. Nous pensons que le risque de récession aux États-Unis d’ici un an est d’environ une chance sur trois. Ce n’est donc pas notre scénario central. Nous pensons qu’il y a un peu moins de 50% de chance que la Fed baisse ses taux directeurs à ce même horizon mais moins de 20% qu’elle les relève. Le risque est asymétrique. Il y aussi des éléments de risque qui ne sont tout simplement pas probabilisables, qu’il s’agisse de la géopolitique (Moyen-Orient, US-Chine) ou des prochaines foucades du président américain. C’est la définition même de l’incertitude. Elle a rarement été aussi élevée pour l’économie mondiale.