Sur le seuil de la BCE, Lagarde prend le risque de braquer Berlin

AWP

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La nouvelle présidente de la BCE déclare que les pays «qui ont de l’espace budgétaire n’ont pas vraiment fait les efforts nécessaires», et cite ouvertement l’Allemagne et les Pays-Bas.

La nouvelle présidente de la Banque centrale européenne Christine Lagarde a critiqué directement mercredi l’Allemagne pour son manque de relance budgétaire, rompant avec le langage plus diplomatique de son prédécesseur Mario Draghi, au risque de braquer Berlin avant même sa prise de fonction.

A deux jours de prendre officiellement les manettes de la politique monétaire européenne, elle a estimé au micro de RTL que les pays «qui ont de l’espace budgétaire n’ont pas vraiment fait les efforts nécessaires, on pense évidemment à des pays qui sont de manière chronique en excédent budgétaire comme les Pays-Bas, l’Allemagne, un certain nombre d’autres dans le monde».

Les institutions financières internationales, comme le FMI et l’OCDE, appellent depuis des années l’Allemagne, principale économie de la zone euro, à investir davantage pour relancer la faible croissance européenne.

«Pourquoi ne pas utiliser cet excédent budgétaire et investir dans des infrastructures - qui entre nous en ont bien besoin contrairement à ce qu’on imagine - pourquoi ne pas investir dans l’éducation, dans l’innovation pour permettre un meilleur rééquilibrage en présence des déséquilibres actuels ?», a poursuivi celle qui succède à Mario Draghi, dont la politique monétaire accommodante a régulièrement fait l’objet de vives critiques outre-Rhin.

Ce dernier avait encore appelé en septembre les gouvernements à «agir de manière efficace et rapide» face au ralentissement de la conjoncture, mais sans nommer spécifiquement l’Allemagne.

Berlin pour sa part se défend de ne pas en faire assez.

«Aucun gouvernement fédéral n’a investi davantage, nous parlons d’une augmentation de 30% par rapport à la législature précédente, et cela ne comprend pas les incitations à investir du paquet climat, qui pèsent plusieurs milliards» d’euros, a répété mercredi le ministre des Finances Olaf Scholz, qualifiant en outre de «particulièrement bonnes» les capacités actuelles de l’Allemagne de faire face à une crise.

Pour Ludovic Subran, chef économiste chez Allianz, Mme Lagarde se trompe dans son approche, et «prête le flanc à ceux qui vont dire qu’elle n’est pas dans la tradition des grands banquiers centraux», adeptes de sous-entendus prudents plutôt que de reproches explicites.

Paris appelle Berlin à investir pour stimuler la demande dans la zone euro mais «les Allemands sont de très mauvais investisseurs. Le retour sur investissement des projets allemands est parmi les moins bons des pays du G7», a expliqué M. Subran à l’AFP.

Relancer avec un budget de la zone euro

Le terrain politique n’est pas favorable non plus à un engagement pour une politique de relance, avec le débat au sein des sociaux-démocrates sur l’opportunité de poursuivre la grande coalition avec la chancelière Angela Merkel, coalition également fragilisée par la poussée de l’extrême-droite aux récentes élections régionales, souligne cet économiste.

Aussi demander un budget pour la zone euro «est plus réaliste que de dire à l’Allemagne ce qu’elle doit faire, parce que ses dirigeants sont élus et doivent rendre des comptes à leurs citoyens qui ne veulent pas de déficit», analyse pour sa part Agnès Benassy-Quéré, professeure à l’université de Paris 1 et membre du Conseil franco-allemand d’experts économiques.

Au niveau européen en revanche, «si on pense au réchauffement climatique, il y a des engagements communs pour la réduction des émissions, donc mettre en face un budget commun» comme le souhaite aussi Christine Lagarde «fait parfaitement sens», selon elle.

La balle est donc dans le camp des politiques alors que «les banques centrales, dans l’ensemble, ont fait leur boulot», selon Mme Lagarde qui regrette qu’elles soient «un peu seules à la manoeuvre».

«Blâmer (la BCE) me paraît absolument incroyable dans la mesure où c’est le seul outil qui a été là de façon continue pendant dix ans. Il faut s’interroger sur l’action de ceux qui auraient pu faire autre chose à côté pour l’accompagner», a également souligné mercredi la cheffe économiste de l’OCDE, Laurence Boone.

Même actuellement, «il n’y a pas suffisamment d’éléments de solidarité dans une zone monétaire unique», regrette la nouvelle patronne de la BCE, qui souhaite que le projet de budget la zone euro se matérialise.

Philippe Waechter, chef économiste chez Ostrum Asset Management, se félicite que Christine Lagarde «pose le problème dès le départ» et demande que «les gouvernements mettent en place une politique qui permette d’avoir une croissance durablement un peu plus élevée».