Retour de la confiance dans les actions européennes

Yves Hulmann

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Aneeka Gupta de WisdomTree souligne les premiers signes de stabilisation des indices PMI en Europe observés en octobre.

De nombreux indicateurs économiques montrent des signes de ralentissement depuis plusieurs mois, ce qui n’a pas empêché les marchés des actions de reprendre leur mouvement de hausse cet automne. Comment expliquer ce paradoxe? Le point avec Aneeka Gupta, directrice associée de la recherche chez WisdomTree à Londres.

Les indices des directeurs d’achat (PMI) mesurant l’évolution de l’activité manufacturière sont en recul depuis fin 2017 en Europe, évoluant en territoire négatif depuis ce printemps. Malgré tout, en ce qui concerne les bénéfices par action des entreprises (EPS), les surprises positives (51%) ont dépassé les surprises négatives (41%) au troisième trimestre. Comment expliquer ce paradoxe?

Du point de vue du cycle économique, une baisse des indices PMI mesurant l’activité manufacturière constitue souvent le premier signe d’un ralentissement de la conjoncture, car ceux-ci reflètent plus rapidement une diminution des exportations. Les indices manufacturiers ont ainsi une dimension davantage orientée vers l’avenir que les indices des services. La baisse des indices mesurant l’activité manufacturière observée depuis fin 2017 est le reflet d’un ralentissement au niveau mondial, pas seulement en Europe. En comparaison, les indices PMI se rapportant aux services ont beaucoup mieux résisté jusqu’ici. Si le ralentissement de l’activité a été quasi continuel jusqu’à septembre, on a observé en octobre des premiers signes de stabilisation des indices PMI en Europe, aussi bien dans le domaine manufacturier que celui des services.

Le message de départ de Mario Draghi a été de dire que la politique monétaire,
seule, ne peut pas résoudre les problèmes de l’Europe.
L’économie européenne n’est donc pas encore sur le point d’entrer en récession?

Non, l’économie européenne n’est pas au bord de la récession. A cet égard, il faut aussi rappeler que plusieurs facteurs spécifiques, qui sont notamment liés à la politique monétaire, ont contribué à freiner l’économie au cours des 12 à 18 derniers mois. En décembre 2018, Mario Draghi a mis en place la sortie du programme d’assouplissement quantitatif («QE»). Les mois qui ont suivi ont été une période difficile pour l’UE. Depuis, la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis s’est intensifiée. En 2019, compte tenu des signes de ralentissement observés à la fois en Chine, aux Etats-Unis et en Europe, l’attitude des banques centrales est ensuite redevenue plus accommodante. En octobre, la BCE, juste avant le départ de Mario Draghi, a lancé un nouveau programme de QE, ce qui devrait contribuer à soutenir la conjoncture, ou du moins à la stabiliser.

De nombreux économistes estiment que l’action des banques centrales a désormais atteint ses limites et qu’il faut maintenant davantage se concentrer sur les mesures de politique budgétaire. Qu’attendez-vous de Christine Lagarde sur ce plan?

Le message de départ de Mario Draghi a été de dire que la politique monétaire, seule, ne peut pas résoudre les problèmes de l’Europe et qu’il faut mettre en place davantage de mesures de relance fiscale. Le rôle de Christine Lagarde sera justement d’aider à trouver des moyens de stimuler davantage l’économie européenne. Notamment, en convaincant les gouvernements qui sont dans une phase positive d’utiliser des formes d’incitations fiscales. Beaucoup d’entreprises et de gouvernements hésitent à investir actuellement. L’un des rôles clés de la nouvelle présidente de la BCE sera justement de convaincre les gouvernements d’investir davantage, dans les infrastructures et l’éducation par exemple.

Que peut faire la BCE dans cette optique?

Christine Lagarde dispose de toutes les qualités nécessaires pour mener cette politique de stimulus fiscal en Europe au vu de sa vaste expérience, démontrée en particulier lors de la crise grecque. Christine Lagarde a également été la première femme à occuper un poste ministériel dans un gouvernement du G7 et la première de l’histoire à diriger le FMI. Christine Lagarde n’est pas économiste et elle représente une alternative non-conventionnelle à la tête de la puissante BCE.

Christine Lagarde pourra mobiliser beaucoup
d’efforts entre les gouvernements.

Dans le cadre de ses fonctions au FMI, elle est déjà largement intervenue dans la crise grecque. Je pense que Christine Lagarde pourra ainsi mobiliser beaucoup d’efforts entre les gouvernements. A une période ou la politique budgétaire des Etats est parfois peu coordonnée, je pense qu’il est d’autant plus important de pouvoir montrer un front uni sur ces questions.

Observe-t-on des signes d’un retour de la confiance via les flux d’investissement?

S’agissant des flux d’investissement dans les produits indiciels cotés (ETP), ils ont été, en octobre, plus élevés dans les actions que dans les produits à revenu fixe, alors que cela avait été l’inverse durant les dix premiers mois de l’année. Après des flux importants de sorties de fonds depuis le début de 2019, les mois de septembre et d’octobre ont vu la tendance s’inverser et les flux en provenance d’Europe augmenter.

Comment expliquer un tel retour à l’optimisme pour les actions en octobre?

Il est important de regarder pour quels types de titres les flux ont été les plus élevés dans les ETP en actions en octobre. Dans l’ordre, il s’agit de l’immobilier («real estate ), suivi par les valeurs financières et l’énergie. Par styles d’investissement, les flux ont été les plus élevés dans les catégories «dividende», «valeur» («value»), «orientées risques» («risk-oriented») ainsi que «dividende & qualité». Or, durant les dix premiers mois, ce sont les titres de la catégorie «dividende & qualité», plus défensive, qui avaient bénéficié des afflux de fonds les plus importants. La combinaison des titres de type «valeur», «dividendes» et des actions financières signifie que les investisseurs souhaitent continuer à participer à la hausse des marchés mais avec une prise de risque contrôlée. Par ailleurs, alors que les taux restent au plus bas et que les revenus de la dette demeurent en territoire négatif, les investisseurs sont à la recherche de rendement.

On observe un retour de la confiance
dans les actions européennes.
Comment expliquer la hausse de l’argent investi dans les ETP en actions européennes en octobre, qui figurent ce mois-là en troisième place après les valeurs globales et américaines?

On observe un retour de la confiance dans les actions européennes. D’une part, en raison de leur valorisation plus attrayante qu’outre-Atlantique. Les actions européennes offrent un rendement des dividendes deux fois supérieur à celui des valeurs américaines. D’autre part, je pense que certains investisseurs commencent à se méfier au vu du fait que les marchés aux Etats-Unis se situent à leur plus haut niveau historique.

Et qu’attendez-vous au sujet des actions britanniques?

Difficile question. Ici, il faut différencier à mon avis entre, d’un côté, les petites et moyennes capitalisations britanniques, dont les ventes ont beaucoup profité de la baisse de la livre sterling par rapport à d’autres monnaies, tout en étant parfois mises à l’écart par les investisseurs. Et de l’autre, les grandes capitalisations - plus globales et plus stables par nature - qui ont été moins affectées par les discussions au sujet du Brexit.

Si un accord est conclu avec l’Union européenne, quel en serait l’impact?

Même en cas d’accord, il ne faut pas oublier qu’il y aura encore une longue période de transition jusqu’à la mise en œuvre d’un tel accord, au moins jusqu’en 2021. Il est sûr que la conclusion d’un accord boosterait à la fois l’économie et les marchés aussi bien en Grande-Bretagne qu’en Europe.