Largesse de la BNS

Salima Barragan

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La BNS dispose de provisions significatives en cas de choc économique, estime Arthur Jurus de Landolt & Cie.

En quatre semaines, la BNS a injecté 13 milliards (20 depuis le début de l’année) sur le marché des changes pour défendre sa devise. La semaine passée, lors de sa conférence téléphonique, elle a délesté les banques du poids des taux négatif sur leurs marges en augmentant le facteur d’exonération de 25 à 30. En revanche, elle maintient son taux directeur inchangé à -0,75; le plus bas au monde. De quelles munitions la BNS dispose-t-elle alors que les rouages économiques se grippent chaque jour un peu plus?  Une baisse de son taux directeur et la réintroduction du taux plancher ne semblent pas à l’ordre du jour. Cependant, selon Arthur Jurus, Chef économiste chez Landolt & Cie SA, l’institut monétaire suisse n’est pas à court de munitions pour amortir le choc économique. Entretien.

La BNS pourrait-elle réduire son taux directeur davantage si la BCE abaisse le sien?

Dans le contexte actuel, la BNS n’a pas d’intérêt à diminuer son taux. Son objectif est d’éviter l’appréciation trop forte du franc suisse face à un ensemble de devises. Sur ces dix derniers jours, il s’est déprécié de 6% face au dollar, en raison du risque de rareté de la monnaie américaine. Le maintien de son taux était une solution adaptée et également partagée avec la BCE. Une baisse du taux BNS n’est pas uniquement tributaire d’une baisse du taux de dépôt par la BCE.

Le franc suisse pourrait s’apprécier davantage en particulier
contre le dollar, en cas de récession plus durable.
Avec un taux directeur en-dessous de -0,75, le remède suisse ne se transformera-t-il pas en cadeau empoisonné pour l’économie?

Les taux négatifs impactent la profitabilité des banques qui octroient des crédits aux acteurs économiques. Les banques centrales reconnaissent l’incompatibilité du taux négatif avec l’objectif de stabilisation de nos économies. L’illustration en est la nouvelle hausse du facteur d’exonération des taux négatifs, aujourd’hui à 30. Demain, celle de l’assouplissement du volant anticyclique des fonds propres. Il est très souhaitable que les interventions de change s’intensifient, que ces facteurs soient augmentés, plutôt qu’une nouvelle baisse du taux soit imposée à une économie déjà en récession.

Passé de 1,055 contre euro après la conférence téléphonique de jeudi passé, le franc suisse – une monnaie refuge en temps de crise – pourrait-il s’apprécier davantage?

Oui, le franc suisse pourrait s’apprécier davantage en particulier contre le dollar, en cas de récession plus durable et de moindres interventions par la BNS.

Le taux plancher pourrait-il revenir d’actualité?

Le taux plancher serait justifié si son coût était inférieur à celui de ses interventions sur le marché des changes qui se montent à 20 milliards depuis le début d’année. Son instauration serait un engagement durable et probablement plus couteux car sa crédibilité serait remise en cause par des investisseurs qui croyaient déjà au seuil des 1,20 en janvier 2015.

Les interventions de change pourront être démultipliées. Mais le contexte
devrait aussi amener les autorités à discuter d’enjeux plus structurels.
A cause de ses interventions d’envergure sur le marché des changes, la BNS pourrait-elle figurer sur la liste noire des États manipulateurs de Washington?

L’objectif du gouvernement américain est de réduire le déficit commercial avec certains partenaires commerciaux. Les manipulations de change entretiennent cette situation. Mais cet enjeu devient très secondaire au vu de la crise en cours. Le commerce mondial va se régionaliser, au moins en 2020.

Si la situation économique se détériore très rapidement, de quelles autres munitions la BNS dispose-t-elle?

La BNS dispose de provisions significatives en cas de choc économique. Les interventions de change pourront être démultipliées. Mais le contexte devrait aussi amener les autorités à discuter d’enjeux plus structurels.

La BNS a abaissé ses prévisions d’inflation en dessous de zéro pour 2020. De plus, elle anticipe une croissance négative au lieu de rythme compris entre 1,5% et 2% annoncé en décembre. La réévaluation de la conjoncture vous semblent-t-elle probable?

Nous étions déjà très proche du seuil déflationniste. En revanche, les attentes de contraction sont plus probables mais le débat porte sur son ampleur; un sujet que la BNS n’a pas évoqué en s’abstenant de communiquer sur une prévision chiffrée. Les États-Unis et l’Europe connaîtront une contraction au second trimestre plus forte qu’en 2009. Or, durant cette période le PIB de la Suisse avait diminué de 1,9%. L’ensemble du moteur de l’économie suisse sera à l’arrêt. Notre commerce extérieur et nos emplois en souffriront.