Alerte sur le libre-échange

Nicolette de Joncaire

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Fragmentation politique et volonté de protectionnisme: 2019 marque la fin de la régionalisation des économies selon Arthur Jurus de Landolt & Cie.

L’économie et les marchés subissent une forte empreinte des évènements politiques qui se traduisent par une fin de la régionalisation des économies. Alors que les échanges commerciaux avaient atteint un plus haut mi-2018, les échanges de biens ralentissent depuis en raison de la décélération de l’activité économique et de l’escalade des tensions commerciales. Point d’étape avec Arthur Jurus, nouveau chef économiste chez Landolt &Cie SA. 

Quel est votre constat sur le retournement observé en 2018 et ses conséquences sur 2019?

Qu’il s’agisse des difficiles négociations entre le Royaume-Uni et l’Union européenne post-Brexit ou de l’ouverture des conflits tarifaires par les Etats-Unis vis-à-vis de la Chine et de l’Europe notamment, l’économie et les marchés sont affectés par les événements politiques. Structurellement, la fragmentation politique et les tentations protectionnistes, qui remettent en cause l’intégration régionale économique favorisant le libre-échange, sont les éléments les plus marquants de 2018. Ils annoncent une nouvelle ère susceptible de mettre en cause la confiance des acteurs économiques. L’Union européenne est déjà la plus touchée et sa capacité de négociation, en cas de remise en cause des tarifs douaniers avec les Etats-Unis, est fragilisée. Il n’y a pas de leadership stable. Les élections parlementaires se tiendront fin mai et la nomination du nouveau président de la Commission européenne n’aura lieu qu’en novembre prochain. 

«On observe tant en France qu’en Allemagne,
une baisse de la croissance de la construction et des crédits.»
Une zone euro déjà en perte de vitesse?

Oui, l’économie de la zone est déjà «fatiguée». La croissance économique dans la zone euro sera au mieux de 1% en 2019. On observe tant en France qu’en Allemagne, une baisse de la croissance de la construction et des crédits. L’Allemagne a été durement affectée par la chute de ses exportations et par celle de sa production automobile du fait de l’introduction de nouvelles normes sur les émissions. En France, après une accélération en 2017, la croissance du secteur de la construction décélère en raison du moindre soutien des dispositifs fiscaux incitant à l’investissement résidentiel. Toutefois, la baisse de l’inflation devrait stimuler le pouvoir d’achat des ménages et permettre à la croissance de se stabiliser à 1,4%. C’est en Italie que la dégradation est, et devrait rester, la plus sensible. La productivité y est faible, le chômage élevé et il est difficile d’y identifier des relais de croissance dans un contexte d’instabilité politique élevée. Seule l’Espagne, dont le salaire minimum vient d’être augmenté de 22%, devrait atteindre une croissance supérieure à 2%.

Quelles sont vos prévisions pour la Royaume-Uni?

L’indécision reste totale, nous convergeons vers le «slow Brexit». Si l’accord sur le Brexit est rejeté et que la Royaume-Uni se retrouve en situation de «no deal», nous-nous attendons à une forte contraction des investissements immédiatement et donc à un ralentissement de la croissance à court terme. Si l’accord sur le Brexit est accepté, les effets négatifs du Brexit sur l’activité britannique seront reportés sur la fin de l’année et en 2020. 

Les Etats-Unis tirent mieux leur épingle du jeu.

Effectivement, en 2018, la croissance américaine était proche de 3% malgré un ralentissement observé au second semestre. Les effets positifs des avantages fiscaux consentis par Donald Trump sur l’investissement des entreprises se réduisent. L’enthousiaste observé en 2017 et au premier semestre 2018 s’est tempéré. Preuves en sont les intentions de la Réserve fédérale qui ne devrait pas relever son taux directeur au premier semestre 2019 et décider de stabiliser son bilan à un niveau élevé, bien supérieur à ce qu’il fut dans les années précédant la crise financière. La décélération de l’activité aux Etats-Unis devrait néanmoins rester modeste. Le plein emploi demeure le catalyseur d’un dynamisme porté par la consommation. Ce d’autant qu’avec le fléchissement du prix du baril de pétrole, l’inflation va être canalisée. D’ailleurs, moins du tiers des entreprises américaines cotées considèrent la hausse des salaires comme une source d’inquiétude au cours des deux prochains trimestres. 

«De nouvelles opérations de refinancement
pourraient intervenir cet été du côté de la BCE.»
A propos de banques centrales, qu’attendre de la BCE?

Le statu quo. La Banque centrale européenne ne devrait pas augmenter ses taux avant 2020 en raison d’une inflation toujours faible et devrait poursuivre sa politique de réinvestissement des actifs, ce qui contribuerait à maintenir la stabilité de son bilan. De nouvelles opérations de refinancement – LTRO - pourraient intervenir cet été afin d’aider notamment les banques italiennes et espagnoles qui font face à de plus grandes exigences réglementaires et qui devront rembourser d’importants montants empruntés lors des précédentes opérations auprès de la BCE.

Sur la Chine, on entend tout et son contraire. 

Effectivement. Ralentissement puis accélération de la croissance, contrôle du crédit puis relâchement, chiffres alarmants puis rassurants: les marchés restent préoccupés par le rythme de décélération de la croissance. Les chiffres au 4e trimestre 2018 ont néanmoins montré un fort rebond des investissements en infrastructures (+5%). Les mesures de relance sont autant indirectes (baisse de la TVA de 16 à 13% pour l’industrie et de 10 à 9% pour la construction et les transports) que directes (soutien du crédit depuis le début de l’année grâce à une baisse du niveau des réserves obligatoires et à des facilités de prêts à moyen terme aux PME). A contrario de la grande tendance de resserrement du crédit observée l’an dernier, la volonté est de booster la croissance des crédits aux petites entreprises par 30% cette année. Et, pour le moment les industriels chinois accélèrent leur production, par peur aussi des futures restrictions de tarifs douaniers. Les autorités chinoises sont très proactives et la croissance devrait rester autour de 6,5%. 

«Il faut abandonner l’illusion d’un miracle économique
par les dépenses d’infrastructure.»
Quel impact aura La Route de la Soie?

Son effet à long terme devrait être sensible, de l’Afrique à l’Europe de l’Est en passant par l’Asie du Sud-est et le Moyen-Orient. Sur le plan des échanges internationaux, cette initiative va dans le sens de plus de coopération bilatérale à l’échelle mondiale. Mais rappelons-nous que les échanges de demain seront les services, par définition immatériels. Ici, la Chine sécurise essentiellement une infrastructure d’approvisionnement et organise un réseau de nations vassales.

De manière plus générale, l’investissement en infrastructures peut-il faire repartir la croissance? Quid du grand projet de renouvellement des infrastructures de Donald Trump?

Tant les Etats-Unis que l’Europe ou la Chine ont de gros besoins d’investissement dans ce domaine. Mais il faut abandonner l’illusion d’un miracle économique par les dépenses d’infrastructure, nous ne sommes pas dans les années 30. Il est peu probable que les Démocrates soutiennent le projet de Trump mais il existe d’autres potentiels. En Chine, comme évoqué plus haut, les dépenses d’infrastructure ont déjà rebondi. En Allemagne, la réduction de l’activité fin 2018 en raison du niveau du Rhin a mis en avant l’obsolescence de l’équipement dans le pays – le sujet est à l’ordre du jour.