Vers la mort du cash?

Antonio Garufi, DECALIA

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La pandémie de Covid-19 a accéléré la numérisation des services financiers.

L'évolution vers une société sans espèces était en cours déjà avant la pandémie, à des stades différents selon les pays – et les tranches d'âge. En encourageant le commerce électronique et les paiements sans contact, la crise sanitaire n’a fait qu’accélérer le mouvement. L'argent liquide continue à servir de réserve de valeur, avec même une hausse des avoirs de précaution, mais il circule beaucoup moins. Et l'avenir semble définitivement numérique.

Nombreuses sont les manifestations de cette mue. Les banques traditionnelles, qui comptaient pour 96% de la valeur du secteur il y a dix ans, ont vu leur part chuter encore de 81% à 72% cette année. En matière d’e-banking, le seul mois d’avril a vu les inscriptions bondir de 200% aux Etats-Unis. L'utilisation de portefeuilles mobiles? En juillet, un tiers des vendeurs ambulants de Singapour acceptaient les paiements par code QR et de nombreux états africains jugent désormais ces services essentiels. Sans oublier l’IPO prochaine de Ant Group: cet «hypermarché» de la finance chinoise en ligne, avec 730 millions d'utilisateurs, s’apprête à lever un montant record de $34 milliards. La valorisation prévue – bien en deçà des «normes» actuelles du Nasdaq – portera sa capitalisation à plus de $300 milliards, avec une cotation à Shanghai et Hong Kong.

L'ascension rapide de Ant tient bien sûr à la technologie, mais aussi à une moindre concurrence. Lorsque la société a été fondée il y a 16 ans en tant que branche de paiement d'Alibaba, le système bancaire chinois desservait surtout les entreprises publiques, laissant les petites entreprises et les ménages mûrs pour une alternative – qui plus est moderne.

En Occident, les banques et sociétés de cartes de crédit sont établies de très longue date. Les ébranler est plus difficile, mais les fintechs s'y emploient activement. Dans le domaine des prêts numériques, Nubank a par exemple réussi à éroder l'oligopole bancaire brésilien, accumulant 30 millions de comptes sur quelques années. S’agissant des paiements numériques, dont les transactions «peer-to-peer» (P2P) et les portefeuilles mobiles, Paypal et Square mènent la danse, dopant leur valorisation boursière. Quant aux crypto-monnaies, le projet Libra de Facebook suscite évidemment beaucoup d'attention. Dans chaque cas, et comme toujours dans l'espace numérique, la clé du succès consiste à générer du trafic et exploiter au mieux les données des utilisateurs.

Au final, la part du gâteau qui reviendra aux fintechs dépendra des régulateurs. Les avantages de la numérisation financière sont reconnus: des coûts d'exploitation réduits pour les entreprises, de moindres possibilités de blanchiment et une meilleure maîtrise de la fraude fiscale. Pour autant, elle risque d'accroître les inégalités, la confidentialité des données est une préoccupation majeure, de même qu’une perte de contrôle de la masse monétaire. C'est peut-être pourquoi, bousculées par la Libra, plusieurs banques centrales travaillent sur leurs propres «stablecoins» (crypto-monnaies ancrées sur des monnaies traditionnelles).

Alors, le cash est-il voué à disparaître? Probablement pas, la numérisation n'offrant pas que des avantages. Comme dans de nombreux secteurs, elle a cependant bouleversé les habitudes et conduit à un nouvel écosystème d'entreprises qui sape les banques traditionnelles – les forçant à s'adapter.