Au cours des vingt dernières années, le secteur du luxe a affiché une surperformance remarquable, au prix toutefois d’une forte volatilité. Des variations annuelles de cours de 30% ou plus ne sont pas rares. La demande, très discrétionnaire, reste sensible aux chocs géopolitiques. L’histoire montre néanmoins que les phases de faiblesse sont généralement de courte durée. Quelles sont les perspectives du secteur à un horizon de douze mois et a-t-il la capacité de créer de la valeur sur le long terme?
L’industrie du luxe constitue aujourd’hui un vaste écosystème mondial, représentant environ 1’400 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. Elle couvre un spectre très large, allant de l’automobile à l’hôtellerie, en passant par les grands vins et spiritueux, jusqu’au segment des biens personnels de luxe, estimé quant à lui à près de 350 milliards d’euros. Celui-ci regroupe la maroquinerie, les vêtements, la joaillerie, l’horlogerie et la beauté de prestige.
La base mondiale de consommateurs du luxe approche 330 millions de personnes. Environ la moitié correspond à une clientèle aspirationnelle, souvent primo-accédante, tandis que moins de 10 millions de clients à très haut patrimoine peuvent représenter jusqu’à 40% des achats totaux. Les maisons de luxe se positionnent sur l’ensemble de ce spectre.
Le luxe repose sur un savoir-faire d’exception, des créations singulières et une expérience produit où le toucher et la sensorialité jouent un rôle central. Mais son attrait dépasse largement le tangible. Il relève aussi de l’imaginaire: l’aura d’une marque, la sophistication d’un univers, l’instant privilégié d’une expérience d’achat hors du commun.
Le luxe est un marqueur visible, un outil de construction identitaire, souvent associé à la réussite, au goût sûr et à l’appartenance sociale ou culturelle. Les consommateurs s’approprient ces symboles, pour renforcer leur confiance ou simplement se faire plaisir. Certaines pièces deviennent des objets de collection, conservés dans des patrimoines privés ou exposés dans des musées. Sur le plan culturel, les maisons de luxe cultivent leurs mythologies: récits de fondateurs, traditions d’atelier, silhouettes emblématiques, élevant leurs créations au rang d’objets à valeur culturelle.
Réinventer les codes de l’excellence
Après l’explosion de la consommation pendant la période Covid, les deux dernières années ont été plus exigeantes, tant pour les équipes dirigeantes du luxe que pour les investisseurs. La demande s’est tassée, sur fond de reprise incertaine en Chine dans un contexte de ralentissement économique. Les consommateurs dits aspirationnels ont, quant à eux, réorienté leurs dépenses vers les expériences (voyages, activités sociales et culturelles).
Face à ce nouvel environnement, les groupes du luxe ont engagé des réajustements stratégiques, recentrés sur l’innovation, l’excellence produit et la transition vers des modèles plus durables, avec l’objectif de renouer avec la croissance des volumes. Hermès a ainsi renforcé son modèle fondé sur l’artisanat et la rareté, en investissant dans ses propres ateliers. LVMH, de son côté, mise sur l’innovation à grande échelle, en combinant produits de très haute qualité, rénovation de ses points de vente emblématiques et activations culturelles.
Une série de changements de créateurs au sein de plusieurs grandes maisons insuffle un nouvel élan aux collections. Dans le même temps, la demande croissante pour un luxe éthique et l’examen plus attentif des dimensions sociales et environnementales incitent les entreprises à communiquer de manière plus transparente sur les enjeux de durabilité. Si les avancées restent progressives, ces initiatives traduisent une évolution significative vers une définition plus moderne de l’excellence et davantage de responsabilité.
Quelles perspectives?
La création de valeur à long terme du secteur du luxe est indéniable. La croissance a été principalement portée par les grands acteurs européens cotés (LVMH, Hermès, Kering, Richemont, Swatch), ainsi que par la maison Chanel, détenue à titre privé. Depuis mi-2006, soit en 20 ans, la valeur de marché du secteur a été multipliée par plus de quatre (4,6x), même en tenant compte de la correction marquée liée au conflit en Iran. Les maisons leaders ont fait encore mieux: le numéro un mondial, LVMH, a vu sa valorisation multipliée par 6,3, Hermès par 24 et Richemont par 6,0, comparé à 1,9 pour l’ensemble du marché européen et à 4,6 pour le secteur mondial de la consommation discrétionnaire.
Malgré les perturbations des échanges au Moyen-Orient, une région qui représente entre 6% et 10% des ventes du secteur, nous anticipons un retour à une croissance modérée en 2026. Celle-ci devrait être soutenue par la Chine et les Etats-Unis, qui pèsent chacun environ 25% des ventes mondiales du secteur.
Au-delà de 2026, nous anticipons une consommation de luxe toujours résiliente et en expansion, portée par des propositions de plus en plus pertinentes de la part des grandes marques et par la création de richesse à l’échelle mondiale. Le centre de gravité continuera de se déplacer vers les marchés émergents, qui devraient représenter environ 65% à 70% de la nouvelle richesse mondiale nette d’ici 2030, la Chine et l’Inde étant les principaux contributeurs.
Enfin, le pouvoir de fixation des prix des maisons de luxe, combiné à une attention accrue portée à l’efficacité opérationnelle à la suite de recrutements de dirigeants issus d’autres secteurs, constitueront un amortisseur en faveur d’une rentabilité solide et soutiendront les rendements élevés qui caractérisent l’industrie.