L’économie chinoise semble voir le bout du tunnel, elle qui a souffert des années durant d’une déflation dont elle ne parvenait pas à se dépêtrer. L’accélération de la hausse des prix à la production en avril pourrait marquer un tournant, indépendamment de la guerre au Moyen-Orient qui contribue à l’inflation en Chine, comme ailleurs. Doit-on craindre que l’Empire du Milieu exporte son inflation en Europe? Et comment vont se comporter les actions chinoises, passablement boudées par les investisseurs, dans ce nouveau contexte? Gianluca Tarolli, chef économiste et stratégiste à la banque genevoise Bordier, apporte des éléments de réponse.
La Chine a connu en avril un véritable bond de ses prix à la production et une hausse des prix à la consommation. Est-ce la fin de la spirale déflationniste qui plombait l’industrie chinoise depuis quelques années? Ou s’agit-il d’un effet temporaire lié à la guerre au Moyen-Orient?
La hausse des cours de l’énergie et des matières premières influencent évidemment la croissance des prix en Chine. Cela étant, la Chine a connu une certaine stabilisation des prix avant même l’éclatement de la guerre au Moyen-Orient, ce qui laisse présager un retour durable à l’inflation dans le pays. Dans le cas de la Chine, et en contraste avec le reste du monde, l’inflation constitue d’ailleurs plutôt une bonne nouvelle.
L’économie locale devrait sortir du régime de déflation dans lequel elle évoluait déjà depuis fin 2022 et connaître à nouveau une croissance des prix plus favorable au développement du cycle économique.
Dans ce but, la Chine a mis en place depuis quelques années déjà des politiques monétaires et fiscales accommodantes, visant à stimuler l’activité économique et la reprise du crédit. Les conditions sont donc désormais réunies pour une sortie définitive du régime de déflation.
Vous l’avez dit, c’est plutôt une bonne nouvelle pour Pékin, mais pas forcément pour l’Europe. La Chine va exporter son inflation au plus mauvais moment.
Le risque existe, mais, à ce stade, la principale inquiétude pour le reste du monde demeure l’évolution du conflit au Moyen-Orient. Le renchérissement en Chine aura sans doute un impact sur les prix ailleurs, mais rien de dramatique. Rappelons que l’inflation rend les biens chinois qui inondent l’Europe un peu moins compétitifs face aux produits domestiques européens.
La hausse des prix à la production va sans doute affecter la rentabilité des entreprises chinoises. Est-ce que vous prévoyez une érosion des marges les concernant?
Le véritable enjeu réside dans la capacité ou non des entreprises à répercuter les hausses de coûts sur le consommateur final. Dans le contexte inflationniste actuel, je pense que le risque est relativement limité pour les groupes chinois qui vont probablement préserver leurs marges.
Les investisseurs devraient être prêts à payer davantage sur le marché des actions. Il s’agit du premier levier de croissance potentielle des actions chinoises: la sortie du régime de déflation devrait s’accompagner d’une revalorisation des actifs en renminbi. La valorisation des actions chinoises (PE à 12 mois) est aujourd’hui à peine en ligne avec la moyenne des 20 dernières années et peut donc s’apprécier. Le second levier en faveur de la hausse des indices actions, c’est l’évolution des prix en général, soit l’inflation, et son effet positif sur les bénéfices des entreprises.
Dans un environnement plus inflationniste, les actions offrent une certaine protection liée à la relation positive qui existe entre l’évolution des prix et celle des bénéfices.
A vous entendre les actions chinoises redeviennent intéressantes dans le contexte actuel.
Clairement. Le poids des actions chinoises dans les indices émergents a reculé ces dernières années à 25%, de 40% initialement. Désormais, il ne faut plus être sous-pondéré aux actions chinoises dans les indices émergents, car celles-ci profiteront davantage de cette sortie de déflation et du regain de confiance des ménages.
Les banques figurent d’ordinaire parmi les secteurs qui bénéficient en premier du retour à l’inflation. Je mentionnerais également les titres de la tech chinoise, qui apportent une bonne diversification dans leur domaine et qui profiteront des investissements dans l’intelligence artificielle au sens large.
Les valeurs liées à la consommation et à l’immobilier constituent le seul bémol. Pour ces titres, il faudra encore patienter, malgré les récentes indications qui pointent vers un début de reprise. Le retour en territoire positif des prix de l’immobilier, c’est la dernière pièce manquante du puzzle, celle qui permettra de valider définitivement une sortie de déflation. Le temps doit faire son œuvre et il en faut pour digérer une bulle immobilière.
Si l’on souhaite prendre un petit peu plus de risques sur les actions chinoises, quelles sont les titres qui vous paraissent les plus intéressants à ce stade?
De manière générale, nous sommes pour l’heure tous prisonniers de la volatilité et de l’incertitude de la situation en Iran. C’est valable pour le marché des actions chinois, comme pour les autres. Les investisseurs continuent d’anticiper une résolution du conflit et une réouverture du détroit d’Ormuz. Parmi les candidats à la reprise, les actions chinoises figurent en bonne place, puisqu’elles ont tendanciellement sous-performé depuis le début de l’année par rapport à celles d’autres régions.
Chez Bordier, nous sommes constructifs sur les actions chinoises. Nous apprécions tout particulièrement la partie hardware, tout comme le secteur bancaire, pour capitaliser sur la sortie de déflation. Les exportations chinoises ont bien résisté malgré les tensions commerciales avec les Etats-Unis et les restrictions en Europe, et sont un soutien à certaines valeurs industrielles.
Et puis il y a les télécoms, un secteur défensif et indirectement lié à la thématique de l’IA, dont certaines entreprises présentent des rendements sur dividendes élevés, bien plus intéressants que les obligations domestiques, dont les rendements sont faibles, affectés par la politique monétaire accommodante en Chine.
En revanche, il faudra se montrer patient sur les secteurs de la consommation, de l’immobilier et de la construction.
Au regard du retard accumulé par les actions chinoises, est-ce que c’est le bon moment pour investir?
Oui. En cas de cessez-le-feu durable, les actions chinoises, un peu délaissées ces derniers mois, vont profiter de la résolution du conflit.