Avec 20% de l’offre mondiale de pétrole et de gaz naturel liquéfié (GNL) transitant par le détroit d’Ormuz, la crise énergétique actuelle revêt un caractère multiple. Le prix du Brent devrait atteindre un pic à 100 dollars au deuxième trimestre 2026, avant de refluer vers une moyenne de 85 dollars le baril fin 2026 et 80 dollars en 2027.
Les répercussions du conflit devraient avoir des effets durables sur les prix du gaz naturel en Asie et en Europe. Les prix du gaz aux Etats-Unis demeurent stables, grâce à la surabondance domestique et aux capacités de stockage. En Europe, malgré des stocks bas similaires à 2022, la réduction de la dépendance au gaz, conjuguée à la montée des renouvelables et au retour complet de la capacité nucléaire française, devrait atténuer l’impact. L’Asie mise sur la réduction de la demande, mais la concurrence entre régions pour le GNL américain va s’intensifier, avec des effets de prix qui se diffuseront par vagues, notamment en Europe, où les marchés sont plus régulés et les contrats à prix fixe plus répandus.
DIFFÉRENCES VISIBLES SUR LES MARCHÉS DU TRAVAIL
Le choc énergétique actuel dépasse le seul secteur de l’énergie: il affecte le transport, la pétrochimie, les engrais et même la pharmacie. Si les risques d’inflation généralisée ont été signalés, l’impact final dépendra de la durée de la crise. Les anticipations d’inflation des marchés et des consommateurs ont augmenté à l’échelle mondiale, mais la préoccupation majeure concerne les effets de second tour sur les salaires, qui devraient différer sensiblement de 2022. Aux Etats-Unis, où le taux de chômage s’établit à 4,3%, le marché du travail est stagnant, ni créations ni destructions d’emplois significatives, la création d’emplois étant contrainte par l’intelligence artificielle (IA) et une incertitude accrue. Bien que les données de recrutement à haute fréquence restent solides, le risque de spirale prix-salaires demeure in fine limité.
La Fed devrait ignorer le choc énergétique et se concentrer sur le marché du travail, justifiant une baisse supplémentaire de 25 points de base d’ici fin 2026.
En Europe, le taux de chômage reste faible (à 6,2%, en deçà de 2022) et la rétention de main-d’œuvre dans les services persiste. Toutefois, les offres d’emploi ont diminué depuis 2022 et la progression salariale s’est nettement modérée. Par ailleurs, les enquêtes d’indice des directeurs d’achat (PMI) de mars indiquent que les prix des intrants manufacturiers ont fortement augmenté sous l’effet des coûts énergétiques, mais les prix de sortie n’ont progressé que modérément, suggérant que les entreprises absorbent pour l’instant la hausse des coûts plutôt qu’elles ne la répercutent – un contexte peu propice aux hausses de salaires, sauf dans les pays où ceux-ci sont indexés sur l’inflation (ex.: Belgique). A l’inverse, le Japon affronte le choc énergétique dans un marché du travail structurellement tendu, avec des salaires qui réagissent enfin: la rémunération de base a progressé de 3% en glissement annuel en février, soit la plus forte hausse depuis plus de trente ans.
DES RÉPONSES DE POLITIQUE ÉCONOMIQUE SUR MESURE
Dans un contexte de marché du travail non inflationniste, combiné à une désinflation immobilière et à l’atténuation des effets des taxes douanières, l’accélération des prix à la consommation liée au choc énergétique aux Etats-Unis devrait être suffisamment marquée pour ralentir la consommation sous 2% en glissement annuel en 2026 (contre 2,7% en moyenne depuis 2024), mais devrait rester relativement brève (voir le tableau ci-dessous).
Les anticipations d’inflation aux Etats-Unis demeurent ancrées; la Réserve fédérale (Fed) devrait ignorer le choc énergétique et se concentrer sur le marché du travail, justifiant une baisse supplémentaire de 25 points de base (pb) d’ici fin 2026. En Europe, la BCE est étroitement surveillée par les marchés, qui anticipent des hausses face à la montée des anticipations d’inflation. Mais, avec un resserrement de taux déjà opéré par les marchés (le Bund dépassant 3% en avril contre environ 0% au début de la guerre en Ukraine), la BCE pourrait se permettre de maintenir ses taux inchangés en 2026 et laisser le marché faire l’essentiel du travail. Enfin, la Banque du Japon pourrait retarder ses hausses, mais devra in fine relever les taux au moins deux fois en 2026, compliquant les projets de relance du gouvernement.
POINT DE BASCULE POUR L’AUTONOMIE STRATÉGIQUE?
En dépit des progrès réalisés depuis 2022, la crise énergétique a de nouveau révélé les vulnérabilités de l’Europe et son déficit d’autonomie stratégique – qu’il s’agisse de l’IA, de la défense, ou des ressources naturelles et infrastructures qui les soutiennent. Les dépenses de défense progressent indéniablement, tandis que le regain d’intérêt pour les énergies renouvelables souligne l’urgence d’investir dans ce secteur. Comme l’a montré le plan de relance allemand, le financement public peut soutenir la défense et les infrastructures, jouant ainsi un rôle stabilisateur en période de ralentissement économique, tandis que l’investissement dans l’énergie demeure bien souvent du ressort du secteur privé.
L’avancée de l’«Union de l’épargne et des investissements» constitue un levier essentiel pour renforcer l’autonomie et la solidité de l’euro. En mars 2026, les ministres des finances des six principales économies de l’Union européenne (UE) ont appelé à une intégration rapide des marchés de capitaux et à un accord sur le paquet d’intégration et de supervision des marchés européens (MISP) d’ici l’été 2026, afin de lever les obstacles et de stimuler l’investissement transfrontalier – l’engagement politique s’en trouve ainsi clairement renforcé.
Parallèlement, les Etats-Unis poursuivent leurs investissements massifs dans les infrastructures autour de l’IA, mais les investissements pétroliers restent limités, les anticipations de normalisation des prix freinant le momentum. Enfin, la Chine apparaît de plus en plus résiliente et autonome face aux vents contraires géopolitiques.
Prévisions macroéconomiques 2025-2027
