Depuis le début de l'année, la dynamique du prix de l'or offre matière à tous les discours. Le sceptique s'empressera de pointer la correction enregistrée au moment de l'intervention israélo-américaine en Iran, tandis que l'optimiste rappellera qu'avec une progression de 8% sur le seul premier trimestre, l'or figurait parmi les classes d'actifs les plus performantes, repli compris. Mais s'en tenir à quelques jours de cotation pour trancher le débat serait une erreur d'analyse.
Prises de profits et liquidités: ce qui explique la correction de mars
Pour comprendre les ressorts réels de cette volatilité, il faut regarder du côté du World Gold Council. Selon l'institution, la correction de mars s'explique par une vente massive d'ETF aurifères, signe de prises de profits après la flambée de janvier et février, couplée à une recherche de liquidités et à un débouclage de positions à effet de levier. Ces cessions ont été particulièrement marquées en Europe et aux États-Unis, quand les investisseurs chinois, eux, ont continué d'acheter. Mieux: la Chine n'a jamais acquis autant d'or physique, lingots et pièces confondus, qu'au premier trimestre de cette année. Une dichotomie révélatrice des fractures géopolitiques à l'œuvre.
Iran: un catalyseur à long terme pour le métal jaune?
Au-delà du bruit de court terme, le conflit iranien pourrait constituer un point d'inflexion durable. Une étude publiée fin 2025 par Arslanalp, Eichengreen et Simpson-Bell1 pour le National Bureau of Economic Research (NBER) éclaire ce phénomène. Les auteurs relèvent d'abord un fait structurel: l'or a désormais supplanté l'euro comme deuxième actif de réserve des banques centrales mondiales. Chine, Inde, Turquie, Pologne figurent parmi les acheteurs les plus assidus ces dernières années.
Leur analyse pointe également un lien clair: plus un pays entretient des liens économiques étroits avec Washington, plus la part du dollar dans ses réserves est élevée. En particulier, d’après Arslanalp, Eichengreen et Simpson-Bell, l’alignement géopolitique avec les États-Unis, mesuré par l’existence d’un pacte de défense avec les États-Unis, accroît les réserves en dollars. À l'inverse , une plus grande indépendance des banques centrales est associée à une détention plus faible de dollars. Or le conflit iranien risque précisément d'éroder ce lien de confiance. L'Europe cherche à bâtir une défense commune affranchie de la tutelle américaine. Les pays du Golfe ont subi un conflit qu'ils n'avaient pas voulu. Quant aux BRICS, ils n'ont aucune raison de s'aligner sur la politique de l'administration actuelle.
Dans ce contexte, Deutsche Bank2 a publié fin avril une analyse aux projections saisissantes. Ses stratégistes estiment que les banques centrales des pays émergents, Chine en tête, détiennent entre 15% et 20% de leurs réserves en or, une proportion en hausse constante depuis quinze ans. D’après leur analyse, sur la base de réserves constantes (8000 milliards de dollars environ aujourd’hui pour les pays émergents), trois scénarios se dessinent: 4000 dollars l'once si la part de l'or recule à 15%, 5300 dollars si elle se rapproche des 20%, et jusqu'à 11'600 dollars dans l'hypothèse où la part de l’or dans les réserves des pays émergents retrouvent sa moyenne historique de 40% sur 75 ans.
La correction post-frappe en Iran qu’a connu l’or ne réduit pas son intérêt face aux changements géopolitiques auxquels nous faisons face. Au contraire, en exacerbant les tensions entre blocs et en alimentant l'isolationnisme américain, ce conflit pourrait, paradoxalement, constituer l'un des plus puissants facteurs de soutien à long terme pour l'or. L’or n'a peut-être pas fini de surprendre.
1 Voir Serkan Arslanalp, Barry Eichengreen, Chima Simpson-Bell, «Our underappreciated international reserve system», NBER, Novembre 2025
2 Voir Mallika Sachdeva, Michael Hsueh, «The return of history: gold, the dollar, and the monetary future», Deutsche Bank Research Institute, Avril 2026