Les marchés des actions ont fortement rebondi tandis que le baril de pétrole reste fermement accroché à la barre des 100 dollars. L’incertitude plaide pour un portefeuille qui vise la résilience, mais comment y parvenir. Arthur Jurus, CIO Private Wealth Management Switzerland chez ODDO BHF, répond aux questions d’Allnews:
Les effets de la crise iranienne seront progressifs. A quoi ressemblera l’économie en 2027? Quel portefeuille pour s’y préparer?
A ce stade, la plupart des analystes se positionnent sur la fin du conflit d’ici à l’été. Ces prochains mois, nous devrions assister à une accélération de l’inflation au-dessus de 3% aux Etats-Unis et en Europe, puis en 2027 à un retour de la désinflation. L’effet de base lié à la hausse des prix devrait s’estomper au plus tard au deuxième trimestre 2027. La désinflation devrait également profiter des effets de l’IA sur la productivité. La tendance structurelle de l’inflation devrait être retrouvée dès l’année prochaine. L’effet du conflit en Iran n’irait pas au-delà de 2026.
Quelles sont les implications de ces prévisions?
En réponse à ces prévisions, les banques centrales devraient temporiser. La Fed pourrait ne pas augmenter ses taux d’intérêt en 2026. Une baisse est même possible. La nomination de Kevin Warsh envoie un signal dans ce sens. En Europe, deux à trois hausses de taux d’intérêt sont possibles, avant un retour à la tendance à la baisse des taux en 2027.
Quels seront les gagnants de cette période? Est-ce que l’Amérique latine par exemple en fera partie, du fait de sa moindre dépendance au Détroit d’Ormuz?
Nous sommes effectivement positifs sur les marchés émergents. En termes d’allocation, les investisseurs se positionnent sur le dollar et les actions américaines. Historiquement, ces événements devraient être négatifs pour les émergents, mais la donne a changé depuis le début de l’année. Les investisseurs, notamment les institutionnels américains, cherchent une diversification géographique pour répondre à la situation géopolitique internationale.
Nous avons un fort biais à l’achat des actions américaines et des actifs émergents, en particulier des actions du Sud-Est asiatique pour les semi-conducteurs avec une préférence pour la Chine, et l’Amérique latine, en vertu de sa moindre sensibilité aux exportations de barils du Moyen-Orient.
En théorie, l’Europe représente seulement 10% des barils consommés issus du Moyen-Orient, mais l’Amérique latine, au regard de l’investissement en actions, se limite au Brésil, lequel est un exportateur net de pétrole. L’augmentation des cours du baril accroît mécaniquement les revenus du Brésil et soutient des flux porteurs sur ce marché.
«La corrélation des actions est positive avec le pétrole depuis avril»
Comment rendre un portefeuille plus résilient? Est-ce que les matières premières sont la solution?
Notre approche, répétée en début d’année, consiste certes à avoir une vision sélective sur les actions, une expertise sectorielle, donc à être plus discriminant, en particulier du fait de l’IA, de ses effets disruptifs sur de nombreuses entreprises et de ses gains dans de très nombreux secteurs.
Structurellement, l’allocation doit permettre d’acheter davantage d’actifs réels, c’est-à-dire des métaux précieux et industriels, potentiellement l’immobilier suisse, ou des solutions externes qui bénéficient de l’instabilité des marchés, comme des hedge funds de style macro. Au lieu d’avoir 5 à 10% d’actifs réels, nous proposons d’aller à 15-20% du portefeuille. Cette décision a bien fonctionné en mars, en raison de ses facteurs défensifs et du rendement qu’ils génèrent pendant une correction.
Le profil de chacune de ces classes d’actifs est différent. Comment les sélectionner?
Pour des portefeuilles en euros et en dollars, l’exposition aux matières premières est liée à l’évolution conjoncturelle de l’économie, comme le choc géopolitique et l’impact du pétrole, et aux tendances structurelles, avec l’émergence de l’IA et ses besoins en matières premières, que ce soit en électrification ou en approvisionnement. C’est pour cette raison que j’insiste sur la discrimination par les actions. Il ne s’agit pas seulement d’acheter de l’électricité, du pétrole, des métaux industriels ou rares, mais il faut aller sur des secteurs qui l’utilisent, en particulier les infrastructures, la thématique du moment qui intègre des secteurs comme l’énergie et les utilities.
La partie or répond à la restructuration du bilan des banques centrales émergentes, qui réduisent leur détention d’obligations américaines et augmentent la voilure sur l’or.
La partie hedge funds est une solution qui s’inscrit dans la gestion des risques du portefeuille pour jouer de façon très active, selon le profil du client, les divergences macroéconomiques.
L’immobilier convient à tous les investisseurs, mais en particulier aux investisseurs suisses en francs suisses, en tant que substitution aux obligations suisses.
En Suisse, l’inflation sera-t-elle plus basse qu’ailleurs, ce qui pousserait le franc davantage à la hausse?
Oui, nous anticipons une inflation à 0,5% en Suisse à la fin 2026, après avoir revu nos prévisions de 0,2 point à la hausse sur la composante énergie. L’économie suisse est théoriquement moins sensible que celle de ses voisins européens, parce que l’énergie ne représente que 6% des dépenses directes de consommation, contre 10% en France. Les effets indirects concernent les transports. L’appréciation du franc suisse jouera un rôle d’amortisseur sur l’inflation. La Suisse profite aussi d’un effet de résilience, du fait de son mix énergétique comprenant davantage d’importations d’énergie nucléaire. La Suisse ne sera pas immunisée, mais la BNS ne devrait pas augmenter ses taux d’intérêt.
Qu’attendez-vous pour l’euro par rapport au franc?
D’ici trois ans, nous prévoyons un cours de 0,82 franc pour un euro, contre 0,92 aujourd’hui. A court terme, la situation actuelle ne devrait pas avoir d’impact, si bien que le cours restera à 0,92 parce que la BNS interviendra directement sur le marché des changes pour contrer des mouvements indus, comme elle l’a répété.
«D’ici trois ans, nous prévoyons un cours de 0,82 franc pour un euro, contre 0,92 aujourd’hui.»
Les effets indirects toucheront les engrais, l’alimentation, les semi-conducteurs. La hausse des prix n’ira-t-elle pas nettement plus haut?
Le risque existe. L’idée d’un choc de 0,2 point sur l’inflation en Suisse part de l’hypothèse de la fin du conflit cet été et d’un prix du baril qui tomberait sous les 100 dollars dès le courant de l’été. Il y aura effectivement des effets de second tour, le moins discuté et le plus impactant sera celui sur l’alimentation. La hausse du prix des engrais atteindra entre 20 et 50% selon les marchés. Nous avons évalué cet impact avec une hausse supplémentaire de 1% de l’inflation. La difficulté tient au délai de ces effets sur l’alimentation, qui devraient se produire dans 6 à12 mois, donc à la fin 2026 et au début 2027.
Les marchés ont très bien absorbé le choc. Les actions paraissent surachetées et les taux obligataires sont stables. Est-ce une situation risquée?
Le prix du baril reste élevé parce que l’effet de rareté est significatif. L’offre sera mécaniquement réduite, donc la demande également. Par contre, les actions augmentent avec la hausse du prix du pétrole. La corrélation des actions est positive avec le pétrole depuis avril, alors que l’énergie a longtemps été un hedge. La raison est liée au positionnement des investisseurs, davantage positionné sur la saison des résultats et sur l’IA et moins sur le conflit au Moyen-Orient.
La hausse des bourses est de plus en plus concentrée sur un petit nombre de titres liés à l’IA. Pour 2027, aux Etats-Unis, un tiers de la croissance attendue des bénéfices est due à l’IA, essentiellement liée aux infrastructures et aux services de cloud. Pour les marchés, le risque viendra donc d’un éventuel report du déploiement de la construction de data centers.
Quelles sont vos surpondérations?
Nous sommes surpondérés sur les actions, notamment sur les Etats-Unis et sur la technologie américaine. Le marché intègre des niveaux de bénéfices qui offrent un potentiel de plus de 5% sur les actions américaines, mais un risque existe à travers les possibles déstabilisations des infrastructures IA.
Nous surpondérons légèrement les actions américaines et sommes neutres sur les actions européennes et suisses.
Pourquoi ce choix sur l’Europe?
Deux raisons justifient ce choix. L’Europe est plus sensible à la situation actuelle que les Etats-Unis. Le fait d’augmenter la voilure sur les actions était justifié par l’achat de dollars, ce qui faisait sens dans la phase de marché de mars et avril. De plus, nous voulions accroître notre exposition à la tech américaine plutôt qu’aux actions en général.
Comment sélectionnez-vous les titres liés aux infrastructures de l’IA?
Dans la situation actuelle, il faut favoriser les entreprises peu endettées et qui ont beaucoup de cash, mais la thématique des infrastructures concerne essentiellement le secteur des utilities qui est plus endetté que les autres.
Il faut donc privilégier les entreprises les plus capables de s’endetter via les marchés du crédit à des conditions avantageuses. Les valeurs technologiques de qualité bénéficient souvent de conditions très favorables pour s’endetter. C’est cette qualité du crédit qu’il faut privilégier.
Dans le choix des sociétés, celles qui utilisent l’intermédiation par les marchés sont à privilégier parce que les conditions d’endettement donnent une idée précise de la crédibilité accordée par le marché à l’entreprise. Toutes les sociétés, telles que les technologiques, qui peuvent émettre des obligations à de bonnes conditions sont attractives. Par contre, il faut être prudent sur celles qui ont besoin de l’intermédiation bancaire ou qui ont besoin d'utiliser leur cash.
Depuis le début de l’année, l’indice Russell 2000 des petites capitalisations américaines surperforme largement la Big Tech et le S&P 500. Qu’en déduisez-vous?
En principe, l’indice Russell 2000 devrait souffrir d’une hausse de l’inflation ou d’un ralentissement économique. Dans sa composition, le biais technologique est très faible puisqu’on y trouve une société sur dix. L’indice est plus sensible au cycle économique. En termes d’allocation, l’exposition aux petites capitalisations a l’avantage de gérer la convexité du portefeuille, d’améliorer la gestion du risque et de profiter des phases de rebond. Mais cet indice serait pénalisé par des surprises économiques négatives aux Etats-Unis.
Quelle devrait être la réaction des marchés à une ré-ouverture du Détroit d’Ormuz?
Nous n’avons pas de conviction sur le scénario géopolitique mais préférons observer la réaction du marché à ces scénarios.
Aujourd’hui, le marché considère beaucoup moins l’impact du point de vue militaire et se concentre sur les fondamentaux économiques et l’IA. La fin du conflit serait potentiellement très positive pour les secteurs qui ont sous-performé, en particulier les matériaux et certaines industrielles et cet événement recentrerait l’attention sur les infrastructures en IA. Les technologiques en bénéficieraient, ainsi que les financières, en réponse à la baisse attendue des taux courts. La performance pourrait alors devenir plus homogène. Aujourd’hui, peu de valeurs expliquent la hausse des indices.
Face à cette dispersion, quels secteurs et valeurs faut-il éviter?
Nous sommes prudents sur l’immobilier aux Etats-Unis et en Europe parce que les taux d’intérêt restent élevés -mais nous sommes positifs sur l’immobilier en Suisse-. La situation actuelle incite aussi à la prudence sur un secteur cyclique comme la chimie. Enfin, nous sommes prudents sur la consommation discrétionnaire, notamment européenne et en particulier au luxe.
Pourquoi?
Après une normalisation des bénéfices dans l’industrie du luxe, nous sommes maintenant passés à une phase de ralentissement, donc de baisse des prévisions bénéficiaires, en raison de l’apparition de nouveaux acteurs chinois qui concurrencent le luxe européen et en raison de l’absence de mobilité au Moyen-Orient.
Quelles sont vos convictions sur les monnaies?
Nous sommes positifs sur le dollar par rapport à l’euro, parce que les entreprises augmentent leurs demandes en dollars pour leur trésorerie dans un contexte de faible visibilité. Nous sommes toutefois neutres sur le dollar rapport au franc suisse, parce que la BNS devrait intervenir pour contenir l’appréciation structurelle du franc suisse.
En cas de fin du conflit, la probabilité d’une baisse des taux d’intérêt augmenterait aux Etats-Unis et les hausses de taux seraient plus faibles en Europe. En théorie, ce serait un événement positif pour l’euro contre le dollar.
Est-ce que les Mid-Terms seront un non-événement?
Les Mid-Terms concernent peu les marchés en ce moment. Les récents événements politiques américains ont intéressé les marchés uniquement quelques jours avant le jour des élections. Si le Congrès en ressortait divisé, ou complètement démocrate, le risque serait celui d’une annulation de la réforme de la fiscalité des entreprises. Le potentiel de révisions haussières des bénéfices serait réduit. Cela serait plutôt négatif pour les actions américaines. Mais il n’est pas utile de se positionner sur cet événement pour le moment.