En Suisse, on veillera à ce que le stablecoin en franc soit stable

Yves Hulmann

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Il n’y a aucune raison d’interdire aux banques l’émission directe de stablecoins dès lors qu’elles disposent d’une licence bancaire, jugent Martin Hess et Natalie Graf de l'ASB.

©ASB

 

Où en est-on dans le développement des stablecoins en francs et leur adoption en Suisse? Martin Hess (M.H.), économiste en chef et membre de la direction, et Natalie Graf (N.G.), Senior Legal Counsel, font le point sur cette question à l'occasion d'une présentation de l'Association suisse des banquiers (ASB) qui s'est tenue en mars à Genève.

Commençons par une question de définition: quelle différence y a-t-il entre les stablecoins et d'autres cryptomonnaies?

Martin Hess: Les stablecoins sont des moyens de paiement numériques ou de règlement basés sur la technologie cryptographique dont la valeur est adossée à un actif de référence stable, par exemple une monnaie telle que le franc suisse ou le dollar. Ceci à la différence des cryptomonnaies, comme le Bitcoin et l'Ethereum, dont le prix varie fortement. Si les stablecoins visent à offrir une certaine stabilité qui reflète l'évolution de leur monnaie de référence c’est pour les rendre plus utiles pour les activités commerciales.

«On ne peut pas rester à l'écart des développements en cours, car on a pas d’intérêt à ce que tout paiement en stablecoin se fasse en dollar.»

S'agissant du stablecoin en francs suisses, à quel horizon pourrait-il se concrétiser avec des volumes importants?

M.H.: A long terme, on évoluera dans un monde multi-monnaies. Le stablecoin ne va bien sûr pas remplacer les paiements en espèces ou les règlements effectués via Twint par exemple. Techniquement, ils offrent divers atouts en matière de transférabilité entre acheteurs et vendeurs ainsi que différentes fonctionnalités qui peuvent être programmées par rapport aux paiements traditionnels. Par exemple des fonctions spécifiques comme la programmabilité et le règlement immédiat 365/24/7.

Vous pensez aux processus de règlement-livraison?

M.H.: Oui. Le règlement-livraison, ou le delivery versus payment comme on l'appelle en anglais. Si vous achetez un produit sur une plateforme de e-commerce, vous pouvez payer immédiatement le montant de votre achat avec votre carte de crédit car vous avez confiance que la plateforme va vous envoyer le colis. De même, la plateforme va, elle, vous envoyer le colis contre facture car elle a confiance que vous, le client, allez payer le produit qui vous a été livré. Dans les deux cas, il y a néanmoins un risque de contrepartie.

Avec un paiement effectué via la technologie des chaînes de blocs (blockchain), la livraison et le paiement ont lieu en même temps dans le cadre d'une seule et même transaction. Il n'y a pas de livraison sans paiement - tout comme il n'y a pas de paiement sans livraison. Les deux parties de la transaction sont interdépendantes et simultanées.

Quel est concrètement l’avantage qui en résulte?

M.H.: Je peux dès lors plus facilement négocier et conclure un contrat avec une personne que je ne connais pas du tout en Inde, par exemple, et envers laquelle je n'ai pas établi un lien de confiance en particulier. Si la transaction s'effectue via la blockchain, aucune partie n'a la possibilité de ne pas répondre à ses obligations de contrat. Il sera donc plus facile de faire certaines transactions sans avoir à craindre de risque de contrepartie.

Si l'émission de stablecoins adossés au franc suisse devient une réalité, la BNS va certainement s'intéresser au sujet. Avez-vous eu des échanges à ce propos avec la BNS - est-elle d'accord sur le principe de l'émission de stablecoins en francs suisses?

M.H.: C’est déjà la réalité. Des stablecoins en francs Suisse existent, comme par exemple celui émis en Allemagne depuis un mois par AllUnity. Je constate positivement que la BNS est au courant de ces développements. Elle est par exemple très active dans le BIS Innovation Hub de la Banque des règlements internationaux (BRI).

«A l'ASB, les monnaies numériques constituent un sujet d'étude prioritaire depuis plusieurs années.»

D'autres banques centrales s'y intéressent aussi. La BCE a publié en mars un rapport au sujet des stablecoins et de la politique monétaire. Les banques centrales y travaillent déjà pour comprendre les effets des stablecoins parce que c'est une forme de monnaie, qui donc peut forcément avoir un impact sur la politique monétaire. A mon avis, on ne peut pas rester à l'écart des développements en cours, car on a pas d’intérêt que tout paiement en stablecoin se fasse en dollar.

Quels seraient les avantages des stablecoins basés sur le franc par rapport à ceux adossés au dollar ou d'autres monnaies? Y aurait-il un atout spécifique à avoir un stablecoin en francs suisses?

Natalie Graf: Un aspect important est celui de la stabilité. En Suisse, on veillera à ce que le stablecoin en franc soit stable. Et ceci dépend aussi de la couverture des actifs sous-jacents.

Maintenant, je doute qu'on ira payer au supermarché avec des stablecoins. Les stablecoins sont capables de rationaliser les processus de paiement ainsi que de réduire les temps et les coûts de transactions. Ils peuvent ainsi favoriser les innovations en matière d’intégration de la logistique et du trafic des paiements tout au long de la chaîne d’approvisionnement. En outre, ils facilitent le négoce et le règlement simultané d’actifs numériques répliqués sur la blockchain. Ils peuvent également faciliter les transferts financiers intragroupe – en particulier pour les entreprises opérant dans plusieurs juridictions – et contribuer ainsi à une plus grande fluidité interne des engagements.

«Des stablecoins en francs suisse existent, comme par exemple celui émis en Allemagne depuis un mois par AllUnity. Je constate positivement que la BNS est au courant de ces développements.»

Sur le plan réglementaire, à quel horizon les stablecoins en francs suisses pourraient-ils être encadrés par une réglementation en Suisse et si oui de quelle façon?

N.G.: Probablement au plus tôt en 2028. Le Conseil fédéral a ouvert au mois d’octobre de l’année dernière une consultation concernant un projet de modification de la loi sur les établissement financiers (LEFin) qui prévoit de réglementer explicitement l’émission de certains stablecoins dits «cryptoactifs de paiement stables». L’ASB a également soumis sa prise de position. Après avoir examiné les prises de position reçues et remanié le projet, ce dernier sera soumis au législateur.

L’ASB soutient l’objectif de renforcer la compétitivité internationale de la Suisse dans le domaine des stablecoins. Atteindre cet objectif suppose un cadre juridique compétitif à l’échelon international, qui protège la souveraineté monétaire, facilite l’innovation en Suisse et assure l’attractivité de la place suisse. La stabilité financière, l’intégrité du marché et la protection de la clientèle ne doivent pas être mises en péril. De plus, il n’y a, à notre avis, aucune raison d’interdire aux banques l’émission directe de stablecoins dès lors qu’elles disposent d’une licence bancaire.

Si l'on donne l'accès au franc suisse sous forme de stablecoins, quel impact cela aurait-il sur la demande pour le franc suisse et cela pourrait-il encore renforcer son attrait?  

N.G.: Il est difficile de répondre de manière définitive à cette question. L’impact dépendrait de nombreux facteurs. Ce que l’on peut toutefois constater, c’est que le sujet fait l’objet de travaux approfondies de la part de nombreuses expertes et de nombreux experts, notamment dans le milieu académique et au sein des banques centrales.

A l'ASB, les monnaies numériques constituent un sujet d'étude prioritaire depuis plusieurs années. Ce champ recouvre aussi bien les jetons de monnaie scripturale que les stablecoins. Le GENIUS Act, signé en juillet 2025, marque un paradigme en faveur des stablecoins à l’échelle mondiale confirmant ainsi que notre analyse était correcte.

Un nombre considérable de banques s'intéressent au développement de ces solutions d'avenir. Comme dans tous les secteurs économiques, les banques cherchent à innover et à adapter leurs offres à l’évolution technologique. Il s’agit donc d’un sujet qui dépasse largement le cercle des acteurs spécialisés dans les cryptomonnaies.

Quand on parle de stablecoin, les gens qui ne sont pas spécialisés dans ce domaine pensent cryptos, aux Bitcoin ou Ether. Mais pour vous, c'est très différent?

N.G.: C'est très différent, d'une part, parce qu'avec le Bitcoin ou l'Ether, il n'y a pas d'émetteur central. A l'inverse, avec ces stablecoins rattachés à des devises, il existe un émetteur central. D’autre part, ces stablecoins sont couverts par des actifs - à savoir, soit des dépôts bancaires, soit des avoirs auprès de la banque centrale ou des high quality liquid assets, comme on les appelle. Il y a un mécanisme de stabilisation qui permet de garantir le remboursement des stablecoins à leur valeur nominale. 

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