Portés par des tendances structurelles puissantes, les marchés privés s’imposent comme un moteur de croissance pour l’industrie de l’asset management. La Suisse dispose d’atouts solides, mais doit encore lever certains freins — notamment réglementaires et institutionnels — pour exploiter pleinement ce potentiel. L’Asset Management Association Switzerland (AMAS) détaille les priorités pour renforcer cette classe d’actifs.
La montée en puissance des marchés privés transforme durablement les stratégies d’allocation des investisseurs dans le monde entier. Cette évolution repose sur des facteurs structurels profonds: les entreprises restent non cotées plus longtemps, tandis que l’univers des sociétés cotées en bourse se contracte sous l’effet des évolutions réglementaires et des marchés de capitaux. Pour les investisseurs, les marchés privés offrent un accès à des opportunités de diversification, à des flux de revenus potentiellement plus stables — notamment dans l’infrastructure — et à des primes d’illiquidité dans un environnement de rendement contraint.
Dans ce contexte, la Suisse bénéficie déjà d’une base solide. «La Suisse dispose depuis longtemps d’un écosystème solide dans les marchés privés», souligne Adrian Schatzmann. Les gestionnaires d’actifs suisses supervisent environ 360 milliards de francs dans le private equity, la dette privée et l’infrastructure, avec une présence importante d’acteurs internationaux attirés par le dynamisme du wealth management local. La demande reste soutenue, tant du côté institutionnel que privé.
Malgré cette dynamique, le potentiel domestique demeure sous-exploité. Les caisses de pension et les assureurs — fournisseurs essentiels de capital à long terme — ont certes augmenté leurs allocations ces dernières années, mais la part globale investie dans les marchés privés reste relativement modeste au regard de leur horizon d’investissement. Plusieurs obstacles expliquent cette situation, notamment une connaissance encore insuffisante des spécificités de la classe d’actifs et un cadre réglementaire jugé dépassé.
L’ordonnance BVV2, qui regroupe les marchés privés dans la catégorie générale des «alternatifs» avec une limite d’allocation de 10%, constitue un frein important. Selon l’AMAS, une approche plus moderne consisterait à intégrer actions cotées et non cotées dans une même catégorie, et dettes publiques et privées dans la catégorie obligataire, afin de refléter plus fidèlement les risques économiques réels. Par ailleurs, l’évaluation des caisses de pension sur la base du TER plutôt que de la performance nette peut décourager l’investissement dans des stratégies certes plus coûteuses mais potentiellement plus performantes sur le long terme.
La dette privée illustre particulièrement bien cette évolution structurelle. Le durcissement des exigences réglementaires bancaires a réduit la capacité de prêt aux entreprises, créant un espace pour les gestionnaires d’actifs. «La dette privée est de plus en plus perçue comme un complément structurel — et parfois un substitut — aux obligations traditionnelles», explique Adrian Schatzmann, notamment dans un environnement de rendements obligataires limités.
Un autre enjeu concerne le financement de la croissance des entreprises innovantes suisses. Si le pays excelle dans les phases initiales de l’innovation, le capital disponible pour les stades de développement avancés reste insuffisant, ce qui pousse de nombreuse start-up à se tourner vers des investisseurs internationaux. Le renforcement des marchés privés domestiques pourrait ainsi contribuer directement à la compétitivité économique.
Face à ces défis, l’AMAS a défini une stratégie structurée autour de plusieurs axes: développement de l’écosystème, dialogue avec les investisseurs institutionnels, promotion de la classe d’actifs et renforcement des compétences. L’association travaille notamment à la création de plateformes de mise en relation entre investisseurs et fournisseurs, à la production d’études et à la mise en place de programmes de formation spécialisés en collaboration avec AZEK.
La démocratisation des marchés privés auprès des investisseurs privés constitue également une priorité, mais elle suppose des adaptations opérationnelles importantes. Les structures semi-liquides, comme certains véhicules européens, peuvent faciliter l’accès, tout en nécessitant une communication claire sur les risques de liquidité.
Dans un marché dominé par de grandes firmes internationales, les acteurs suisses conservent toutefois des atouts compétitifs significatifs grâce à leur spécialisation et à leur orientation internationale. Plus de 75% des actifs de marchés privés gérés en Suisse proviennent d’investisseurs étrangers, preuve de l’attractivité du savoir-faire local.
«Les marchés privés représentent aujourd’hui l’un des principaux relais de croissance pour l’industrie», conclut Adrian Schatzmann. Pour la Suisse, l’enjeu est désormais de transformer ses forces existantes en un véritable avantage stratégique durable.