L’Europe est confrontée à des transformations majeures. Après cinq décennies de mondialisation, l’intégration mondiale ralentit. En 2024, Mario Draghi soulignait l’urgence de renforcer la compétitivité économique européenne, formulant plus de 300 recommandations dans des secteurs clés. Le rapport1 mettait en évidence trois priorités: combler le déficit d’innovation, réduire les dépendances stratégiques, et préserver les intérêts des citoyens.
En réponse, l’autonomie stratégique européenne s’est imposée comme une priorité, l’Europe cherchant à gagner en indépendance en matière de politique, de sécurité et de prise de décision économique.
Pourquoi l’autonomie stratégique est-elle vitale pour l’Europe?
Les tensions géopolitiques, les ruptures technologiques et les interdépendances économiques ont mis en évidence des vulnérabilités – de la dépendance énergétique et de la fragmentation des capacités de défense à la dépendance aux technologies étrangères et aux matières premières critiques.
L’affirmation croissante de la Chine, l’imprévisibilité américaine et la guerre entre la Russie et l’Ukraine ont souligné l’urgence d’une Europe plus autonome.
La dépendance de l’UE au gaz russe2 est apparue comme une vulnérabilité majeure accélérant la transition vers les énergies renouvelables, la diversification des importations et la réévaluation du rôle du nucléaire.
L’Europe reste distancée dans les technologies critiques (semi-conducteurs, IA, cloud), générant des risques économiques et de sécurité. Le rythme rapide du changement technologique crée de nouvelles opportunités mais révèle aussi des vulnérabilités structurelles.
Par ailleurs, la pandémie de Covid-19 a mis en lumière la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales, notamment dans les secteurs pharmaceutique et des semi-conducteurs. Entre 60% et 80% des principes pharmaceutiques actifs sont produits en dehors de l’UE3, tandis qu’environ 60% de l’énergie4 européenne et des matières premières les plus critiques, telles que les terres rares et les aimants permanents, sont importés. Le rapatriement ou la diversification de la production et de l’approvisionnement sont désormais jugés essentiels à la résilience et à l’autonomie stratégique de l’Europe.
Europe: un réveil géostratégique
Le «réveil» de l’Europe a déclenché une vague d’initiatives visant à favoriser et financer l’autonomie stratégique du continent tout en préservant ses valeurs fondamentales. Les progrès restent inégaux: transports, réseaux énergétiques, matières premières critiques et la défense avancent rapidement sous l’effet de l’urgence politique.
Selon le rapport Draghi, l’Europe aura besoin de 750 à 800 milliards d’euros d’investissements supplémentaires par an5. Plusieurs propositions ambitieuses ont déjà été lancées, marquant la transition vers une politique industrielle plus stratégique.
Des initiatives européennes pour une autonomie stratégique
- Certaines initiatives (REPowerEU, le Chips Act, Net-Zero Industry Act) affichent des progrès mesurables: dans REPowerEU, les pays de l’UE ont déjà alloué 184 milliards d’euros6; le plan SAFE de 150 milliards d’euros est entièrement souscrit.
- D’autres initiatives (ReArm Europe, Fonds d’infrastructures) n’en sont qu’au début, avec une mise en œuvre à venir.
- L’engagement de l’Allemagne à se réarmer entraînera une hausse substantielle de ses émissions obligataires (environ +20% en 2026). Les autres pays progresseront plus lentement.
Ce que cela signifie pour les investisseurs
L’ampleur des investissements souligne l’importance du financement public et privé et induit des retombées tangibles en termes d’investissement. Les actions européennes demeurent raisonnablement valorisées par rapport à la plupart de leurs homologues américaines. Elles offrent des opportunités d’investissement diversifiées dans de nombreux secteurs. Les valeurs exposées à l’Allemagne et celles du secteur aéronautique et de la défense (A&D) se sont fortement appréciées. Le secteur de l’A&D demeure relativement sous-détenu7, ce qui, associé à l’accélération de la croissance du chiffre d’affaires et du BPA, laisse entrevoir une marge de hausse. Au total, le secteur de l’A&D représente 5% de l’indice MSCI Europe (contre 2,75% il y a deux ans).
Les dynamiques actuelles favoriseront les valeurs cycliques et domestiques, et celles offrant un accès aux technologies clés:
- Aéronautique et défense: valorisations en normalisation, performances solides, avancées dans les négociations de paix (Russie et Ukraine). L’investissement devrait se maintenir compte tenu de la menace persistante et de la nécessité de rebâtir des capacités clés.
- Technologie – équipements pour semi-conducteurs: domination européenne dans des niches essentielles (lithographie, puces de puissance/IA), soutenant souveraineté et compétitivité. Les valorisations ont diminué depuis les sommets de 2024.
- Matériaux et construction: le secteur bénéficie des dépenses d’infrastructure en Allemagne, de la reconstruction future de l’Ukraine et des plans d’investissement européens.
- Services aux collectivités: soutenus par REPowerEU, la transition énergétique, la croissance des centres de données et les initiatives en faveur de la souveraineté énergétique. Le secteur reste décoté.
- Banques: fondamentaux solides, demande de crédit susceptible de se redresser, valorisations attractives.
- Petites et moyennes capitalisations européennes: potentiel de performance asymétrique, multiples peu exigeants, soutien des politiques monétaires et budgétaires.
Cibler les domaines stratégiques émergents en Europe peut permettre aux investisseurs de se positionner à la pointe d’une transformation vouée à définir le nouveau cycle de croissance du continent.
1Le rapport Draghi sur la compétitivité de l’UE
2Reducing-Europes-reliance-on-Russian-energy-imports.pdf
3f7e07537816cd55c793486559836e14eac642008.pdf
4Statistiques de l’énergie - un aperçu - Statistiques expliquées - Eurostat
5Le rapport Draghi sur la compétitivité de l’UE
6REPowerEU - 3 ans après
7L’exposition des fonds ESG européens au secteur de la défense continue d’augmenter