L’envolée récente des actions minières a ravivé le débat sur un éventuel supercycle des matières premières. Contrairement aux cycles conjoncturels, un supercycle s’étend sur plusieurs décennies et résulte de tendances profondes, comme l’urbanisation rapide de la Chine au début du siècle, créant un déséquilibre durable entre l’offre et la demande. Un supercycle ne se retourne qu’à la suite d’un choc de demande majeur ou d’une rupture technologique bouleversant l’offre, comme les hausses de taux d’intérêt de Paul Volcker dans les années 1980 ou la révolution du pétrole de schiste aux États-Unis dans les années 2010. Bien que l’actuelle trajectoire divergente des familles de matières premières – énergie, métaux, agriculture – incite à la prudence à l’échelle globale, les arguments en faveur d’un cycle haussier prolongé des minerais et métaux critiques restent solides.
Ces ressources naturelles forment le socle de la transition énergétique et de la révolution numérique. Les métaux de base (cuivre, nickel, aluminium) constituent l’ossature de l’industrie et de l’électrification mondiale; les métaux stratégiques (lithium, cobalt, graphite) sont indispensables aux batteries et aux technologies vertes; et les terres rares (néodyme, dysprosium, praséodyme) jouent un rôle clé dans la fabrication d’aimants permanents, composants essentiels des moteurs électriques, des éoliennes et de nombreux systèmes de défense. Les minerais énergétiques et industriels (uranium, fer, bauxite) soutiennent la production d’énergie et la sidérurgie, tandis que les métaux technologiques (gallium, germanium, indium) sont cruciaux pour les semi-conducteurs et l’intelligence artificielle.
Plusieurs tendances structurelles plaident pour une demande soutenue. La première tient à la transition énergétique: l’électrification des transports, le développement des énergies renouvelables et la construction d’infrastructures électriques nécessitent des quantités massives de cuivre, de nickel, de lithium ou encore de certaines terres rares. Cette mutation équivaut à une réindustrialisation planétaire, où la réduction de l’empreinte carbone s’accompagne paradoxalement d’une explosion de la demande en minerais et métaux. La seconde tendance est liée à la révolution technologique de l’intelligence artificielle. Les grandes entreprises du numérique investissent des centaines de milliards de dollars dans la construction de centres de données et dans les infrastructures énergétiques nécessaires à leur alimentation. Leur besoin en énergie et en matériaux est devenu stratégique, voire existentiel.
Face à cette forte demande, l’offre reste contrainte. Pendant des années, les entreprises du secteur ont chroniquement sous-investi, privilégiant la rentabilité immédiate et la discipline financière, sous la pression des actionnaires et des critères ESG, au détriment du développement de nouvelles capacités. La chute des prix après le supercycle des années 2000 a encore réduit l’attractivité économique de nombreux projets, retardant leur entrée en production. Combiné à des infrastructures vieillissantes et à des gisements moins riches, ce sous-investissement limite aujourd’hui la capacité de production.
S’ajoute un contexte géopolitique tendu et un nationalisme des ressources croissant. La dépendance stratégique à certains minerais incite les États à intervenir, comme aux États-Unis, où l’administration fédérale a récemment investi dans des producteurs de lithium et de terres rares afin de sécuriser l’approvisionnement national. Cette logique de souveraineté industrielle montre que les gouvernements cherchent à réduire la vulnérabilité de leurs chaînes d’approvisionnement dans un monde où l’extraction et le raffinage de nombreuses ressources critiques sont concentrés dans un nombre limité de pays. Plus de 40% du cuivre mondial provient du Chili et du Pérou, plus de la moitié du minerai de fer d’Australie et du Brésil, et près de 90% du raffinage des terres rares est contrôlé par la Chine. Cette concentration crée une dépendance que les puissances n’hésitent plus à utiliser comme levier d’influence. Les restrictions temporaires de la Chine sur les exportations de terres rares et le rôle du GNL américain comme levier dans les négociations commerciales illustrent l’importance croissante de la sécurité des ressources dans les rapports de force internationaux.
Qu’il s’agisse ou non d’un véritable supercycle, la hausse des ressources naturelles critiques ouvre de nombreuses opportunités d’investissement. Pour les gérants de portefeuilles multi-actifs, ce segment offre à la fois un potentiel de performance solide, une protection contre l’inflation et une diversification stratégique. L’exposition aux sociétés impliquées dans l’exploration, l’extraction et la production de ces métaux et minerais critiques constitue également une thématique d’investissement structurelle, alignée sur les tendances de long terme de la transition énergétique et du développement de l’IA.