La Banque du Japon (BoJ) a laissé jeudi ses taux inchangés et pointé les «fortes incertitudes» sur la conjoncture mondiale en raison des tensions douanières – et à l’heure où la nouvelle Première ministre nippone Sanae Takaichi esquisse tout juste sa politique économique.
L’institution a maintenu à 0,5% son taux directeur, qu’elle avait relevé pour la dernière fois en janvier. C’est sa sixième réunion consécutive conclue par un statu quo.
Pour contrer le retour de l’inflation, la BoJ avait entamé en mars 2024 une remontée de ses taux après une décennie de politique monétaire ultra-accommodante. Mais cette dynamique s’est grippée devant l’assombrissement économique sur fond de guerre commerciale et d’atonie de la croissance nippone.
Or, en dépit d’accords commerciaux conclus par les Etats-Unis avec plusieurs pays asiatiques (le Japon en juillet, la Corée du Sud cette semaine), la conjoncture mondiale reste précaire, estime la Banque.
«Les perspectives sont soumises à divers risques. En particulier, l’incertitude demeure quant à la réaction de l’activité et des prix à l’international face aux politiques commerciales et mesures appliquées par chaque pays», prévient-elle dans le rapport accompagnant sa décision.
«Il est nécessaire de suivre de près l’impact de ces évolutions sur les marchés financiers et des changes, ainsi que sur l’activité et les prix au Japon», insiste l’institution, évoquant la persistance de «fortes incertitudes».
Alors que le Japon se voit infliger par Washington une taxe douanière plancher de 15%, son secteur automobile, moteur économique, souffre particulièrement. Les exportations de voitures nippones vers les Etats-Unis ont plongé.
D’un autre côté, l’inflation reste certes très au-delà de la cible de 2% fixée par la BoJ, et elle a accéléré en septembre à 2,9% (hors produits frais), après s’être modérée les mois précédents.
Mais «on s’attend à ce que les effets de la hausse des prix alimentaires, comme celui du riz, s’atténuent progressivement» et que l’inflation s’installe à moyen terme «autour de 2%» (en exceptant énergie et aliments frais) contre 3% en septembre, prévoit la BoJ.
Préoccupée par les droits de douane
La publication de la banque centrale a vivement fait réagir le marché des changes, la devise nippone chutant de 0,2% à 153,05 yens pour un dollar vers 04H00 GMT.
La prudence continue affichée par l’institution ne laisse en effet présager aucun relèvement prochain de ses taux, de quoi maintenir le yen sous pression --tandis qu’une hausse serait susceptible de rendre la devise plus attractive.
«La BoJ a réaffirmé ses inquiétudes quant à l’impact de la hausse des droits de douane américains (...) Rien n’indique qu’elle soit moins préoccupée à ce sujet», commente Marcel Thieliant, du cabinet Capital Economics.
«Son rapport est resté quasiment inchangé et ne laisse pas entrevoir une reprise du resserrement monétaire dès la réunion de décembre, contrairement aux attentes de nombreux observateurs», insiste-t-il.
La paralysie budgétaire prolongée du gouvernement américain, qui retarde la publication de nombreux indicateurs économiques cruciaux aux Etats-Unis, pourrait également pousser la Banque du Japon à patienter davantage.
Par ailleurs, observe M. Thieliant, «la BoJ anticipe toujours une inflation sous-jacente modérée et prévoit un repli sous la barre des 2% au premier semestre de l’année prochaine, en raison de la baisse des prix du riz», d’où l’absence d’urgence à un nouveau resserrement pour contrer la hausse des prix.
Enfin, autre facteur pouvant expliquer l’attentisme de l’institution nippone: la récente arrivée au pouvoir de la Première ministre Sanae Takaichi, en poste depuis un peu plus d’une semaine.
Elle défend un soutien musclé à l’économie via des dépenses publiques accrues, et avait précédemment plaidé pour des baisses de taux de la part de la BoJ.
Tout en promettant une politique budgétaire «responsable et proactive», elle a annoncé vendredi des dépenses stratégiques pour augmenter les revenus, stimuler la consommation, accroître les bénéfices des entreprises et les recettes fiscales.
Mme Takaichi s’est également engagée à accélérer le gonflement des dépenses militaires pour qu’elles atteignent 2% du PIB dès l’exercice fiscal en cours – qui s’achèvera fin mars.
«La BoJ devrait attendre les annonces» de mesures concrètes de Mme Takaichi «avant de reprendre son cycle de resserrement monétaire», soulignent les experts de Standard Chartered.