Le cœur a ses raisons que la raison ne connait pas comme dit le proverbe. Alors que les investisseurs s’étaient pris de passion pour les semi-conducteurs d’avril à juillet, les voici soudainement emplis de doutes. Certes, entre temps certains éléments ont évolué et peuvent justifier d’une certaine normalisation des attentes sans pour autant voir ces dernières changer drastiquement. Les fameux «Capex» dont les montants gigantesques émerveillaient les marchés ces dernières années sont aujourd’hui questionnés. Émissions obligataires, augmentations de capital et autres prévisions de cash-flow négatifs des « hyperscalers » remettent l’église au milieu du village. L’IA est potentiellement l’une des plus grandes révolutions technologiques de l’histoire mais c’est aussi la plus chère à mettre en place.
Les très importants gains de productivité annoncés à travers toute l’économie sont finalement plus lents qu’attendus à se dessiner, en tout cas hors du secteur technologique. Les Cassandres qui annonçaient de manière imminente un tsunami de licenciements tout secteur confondu ne voient à ce stade que peu de confirmations chiffrées de leur pessimisme.
Loin du bruit de marché assourdissant lié à l’intelligence artificielle, dont de nombreuses déclarations répondent surtout à d’énormes intérêts financiers, il est important de rester pragmatique. Croire que parmi les dizaines de milliers d’investissements liés à l’IA il n’y aura pas de casse est déraisonnable. Qu’il s’agisse d’investissements privés ou de ceux de sociétés cotées dont l’endettement est connu, il parait évident que certains ne vont pas être couronnés de succès. Est-ce à dire que le thème entier de l’IA est un mirage et que la «bulle» dont on nous parle tant va éclater? Bien sûr que non.
Au fur et à mesure que la technologie gagne en maturité, le marché distingue gagnants et perdants, non sans mal. Après avoir enterré un peu trop rapidement bon nombre d’entreprises actives dans les logiciels ou le consulting, les investisseurs en ont fortement plébiscité certaines au cours des dernières semaines. Les cours de SAP, ServiceNow ou en encore Accenture sont des exemples parmi d’autres de ce revirement d’opinion.
À ce stade il est tout à fait compréhensible de ne pas voir de vagues de licenciements massifs ni de gains de productivité gigantesques dans tous les secteurs de l’économie.
À l’inverse, les valeurs les plus «croissance» du thème, qu’il s’agisse des «neoclouds» ou des producteurs de mémoire sont fortement chahutées. Qu’il s’agisse de bilan à la solidité douteuse ou de craintes quant à la cyclicité de leur business, de nombreuses stars du printemps dernier semblent aujourd’hui avoir perdu les faveurs des investisseurs.
Au-delà de l’évidente complexité et la technicité requise pour appréhender la thématique de l’IA, nul n’est capable à ce stade de prédire concrètement quelle en sera l’ampleur ni avec quelle rapidité son déploiement dans l’économie se fera. L’IPO à venir d’Anthropic va améliorer la lisibilité du phénomène sans pour autant apporter de réponses à toutes les questions. Rappelons-nous qu’au début des réseaux sociaux, voire du commerce en ligne, de nombreux investisseurs s’inquiétaient de la monétisation concrète de ces nouveaux business. Des années plus tard, force est de constater que la question ne se pose plus mais que tout le monde n’est pas devenu Meta ou Amazon. Il ne devrait guère en être autrement pour les fournisseurs d’IA.
À ce stade il est tout à fait compréhensible de ne pas voir de vagues de licenciements massifs ni de gains de productivité gigantesques dans tous les secteurs de l’économie. La plupart des entreprises se servent bien sûr de l’intelligence artificielle sans pour autant avoir complètement revu leur fonctionnement. Rien ne permet d’affirmer d’ailleurs qu’une telle transformation se produira à grande échelle au cours des prochaines années.
De manière plus générale, la technologie n’est pas quelque chose de linéaire. L’adoption se fait plutôt par phase et souvent à travers de brusque accélérations. Il semble raisonnable de dire qu’une première grande phase a eu lieu ces deux dernières années avec l’IA générative dont l’utilisation est devenue commune à un très grand nombre d’individus et d’entreprises. L’agentic IA ou la robotisation intelligente semblent devoir être parmi les prochaines étapes.
Au-delà du timing et de l’ampleur, il est crucial de ne pas perdre de vue l’environnement économique dans lequel une révolution technologique aussi lourde à mettre en place en termes d’infrastructure se produit. Des taux d’intérêt durablement élevés et donc un accès au capital restreint pourraient ralentir le déploiement de l’IA et accentuent logiquement la pression sur les sociétés les plus fragiles.
Laissons un peu de temps à l’intelligence artificielle qui doit être vue comme une « mega tendance » des prochaines années plutôt que comme le pari du moment.