Pour une exploitation agricole, l’eau n’est plus une ressource parmi d’autres: sa disponibilité influence de plus en plus les coûts d’exploitation, les décisions d’investissement et la capacité de remboursement des agriculteurs. La question n’est pas uniquement climatique, elle est aussi financière. Pour un pays qui finance depuis des décennies des projets de résilience hydrique à l’étranger, le paradoxe est frappant: la Suisse dispose de l’expertise nécessaire, mais ne la mobilise pas encore de manière systématique pour faire face aux risques liés à l’eau sur son propre territoire.
Le débat sur les quantités d’eau que la Suisse peut ou devrait laisser s’écouler vers l’Italie et la France montre à quelle vitesse la raréfaction de cette ressource peut se transformer en conflit de répartition. Mais débattre des volumes attribués à chacun ne traite que le symptôme. La véritable question est de savoir comment réduire la dépendance économique à une ressource en eau dont la disponibilité devient de plus en plus incertaine.
Jusqu’à présent, la réponse de la Suisse à la sécheresse s’est principalement concentrée sur l’atténuation de ses conséquences immédiates. Les restrictions, les paiements directs et les aides financières peuvent permettre aux exploitations agricoles de traverser une saison difficile. Mais ces mesures ne réduisent pas leur exposition structurelle au risque. Un crédit-relais peut aider une exploitation à surmonter une mauvaise année. Il ne finance pas nécessairement les systèmes d’irrigation, les capacités de stockage, les équipements ou les changements de production indispensables pour réduire sa vulnérabilité à la prochaine sécheresse.
La question est simple: comment financer l’agriculture lorsque l’accès à l’eau ne peut plus être considéré comme acquis?
Le système agricole suisse bénéficie également d'un important soutien budgétaire. Entre 2022 et 2024, les aides aux producteurs représentaient 49% des recettes agricoles brutes, soit la proportion la plus élevée de l’OCDE. Ce soutien est précieux, mais il ne répond pas à une question essentielle: comment structurer les financements pour réduire les risques liés à l’eau avant que les pertes ne surviennent?
L’Asie centrale, une comparaison instructive
Les montagnes du Tian Shan et du Pamir alimentent les terres agricoles du Kirghizistan, du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan, tout comme les Alpes fournissent de l’eau à la Suisse. Les contextes sont différents, mais le défi financier est comparable: lorsque la disponibilité de l’eau devient moins prévisible, les exploitations doivent investir avant que les pertes ne se matérialisent.
Le risque hydrique n’a pas besoin d’une nouvelle appellation financière. Il doit être correctement évalué et intégré dans la tarification du risque.
Disposant de moyens budgétaires bien plus limités pour protéger les agriculteurs individuellement, les marchés d’Asie centrale ont dû développer des solutions permettant de financer l’adaptation directement au niveau des exploitations. Le crédit, le leasing et les mécanismes de partage des risques peuvent rendre accessibles des systèmes d’irrigation, des installations de stockage et des équipements plus performants à des exploitations incapables de financer seules l’intégralité de ces investissements.
L’objectif est de mettre les capitaux à disposition des agriculteurs avant que la prochaine sécheresse ne provoque une crise de liquidité. Il ne s’agit pas de transposer un modèle agricole, mais de s’inspirer d’une architecture financière. L’Asie centrale a été contrainte de répondre à une question que la Suisse pouvait se permettre de repousser: comment financer l’adaptation là où les risques liés à l’eau affectent directement l’économie?
Les outils financiers existent déjà à Zurich et à Genève
C’est ici que le constat devient plus inconfortable pour la Suisse. Depuis des décennies, les institutions suisses développent une expertise en matière de financement du développement, d’investissement à impact et de résilience climatique à l’étranger.
Le problème n’est donc pas un manque de compétences, mais le fait que cette expertise n’a pas encore été mobilisée de manière coordonnée dans une approche nationale cohérente.
Les enseignements pour la Suisse
Le premier principe consiste à financer l’efficacité de l’utilisation de l’eau et la résilience plutôt qu’à simplement indemniser les pertes. Les capitaux publics peuvent absorber une partie des risques, tandis que les capitaux privés financent l’adaptation au niveau des exploitations agricoles.
Mais les incitations jouent un rôle déterminant. Des recherches menées à l’ETH ont montré que les gains d’efficacité de l’irrigation peuvent être annulés lorsqu’ils encouragent les agriculteurs à étendre les surfaces irriguées, à intensifier leur production ou à se tourner vers des cultures plus gourmandes en eau.
Les financements doivent donc être structurés en fonction des résultats recherchés, et non uniquement des équipements financés. Financer un nouveau système d’irrigation est une chose; financer une réduction mesurable de l’exposition d’une exploitation aux risques liés à l’eau en est une autre.
La Suisse n’est pas en train de manquer d’eau. Le problème est que sa disponibilité devient moins prévisible, ce qui en fait un risque de plus en plus significatif pour les exploitations agricoles et leurs prêteurs.
Pour ces derniers, les implications sont claires. Si la disponibilité de l’eau influence les flux de trésorerie, les besoins d’investissement et les capacités de remboursement, elle doit être intégrée à l’évaluation du risque de crédit.
Le risque hydrique n’a pas besoin d’une nouvelle appellation financière. Il doit être correctement évalué et intégré dans la tarification du risque.
Pour les banques, les assureurs et les gestionnaires d’actifs suisses, il ne s’agit pas d’une question secondaire relevant de l’aide au développement, mais d’un risque financier qui se rapproche de leur marché domestique.