Les promesses n’engagent que ceux qui y croient

Itshak Banon, Alpian

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Après des années d’argent presque gratuit, les Etats font face au coût de leur dette. L’or apparaît comme une alternative pour les investisseurs.

 

Le 12 mars 2020, face à une crise sanitaire sans précédent, Emmanuel Macron faisait entrer la France dans l’ère du «quoi qu’il en coûte» pour maintenir le pays à flots. Les taux d’intérêt étaient alors à zéro, et une dangereuse illusion s’est installée: celle d’une dette sans coût et donc sans conséquence. Dirigeants comme citoyens ont fini par oublier qu’un taux d’intérêt exceptionnellement bas n’efface pas la dette, il en masque simplement le poids. Mais les premiers bénéficient d’un privilège que les seconds n’ont pas: ils n’ont pas à assumer les conséquences de leurs décisions lorsque vient l’heure de payer l’addition. Une forme d’impunité qui a permis aux excès budgétaires de se prolonger bien au-delà du raisonnable.

Six ans plus tard, le retour des taux d’intérêt remet l’Europe face à une évidence: l’endettement n’est jamais gratuit éternellement. Comme le chantait si bien Don Henley en 1989, c’est «The End of the Innocence».

Après l’ère du «quoi qu’il en coûte», vient désormais celle du «combien cela va-t-il coûter?» Les marchés obligataires retrouvent ainsi leur fonction d’arbitre de la crédibilité budgétaire des Etats. Ce qui paraissait indolore lorsque le loyer de l’argent était gratuit devient beaucoup plus tangible lorsqu’il faut refinancer la dette à des conditions moins favorables. Dette, déficits et promesses sociales prennent une tout autre dimension dès lors qu’il faut les refinancer à des taux plus élevés. Les marchés financiers ne créent pas la contrainte budgétaire: ils finissent simplement par la rappeler.

Selon les chiffres de l’Insee dévoilés le 29 septembre, la dette publique française a atteint en juin 3595 milliards d’euros, soit 119% du PIB ou un peu plus de 52'000 euros par habitant. Depuis 2020, la France a ajouté 1208 milliards d’euros à sa dette, pour seulement 587 milliards de PIB supplémentaire. Avec des taux annuels à 10 ans proches de 4,90% début octobre, le piège se referme: il faut désormais emprunter non seulement pour financer les déficits, mais aussi pour supporter une charge d’intérêts croissante.

Pendant ce temps, la Suisse continue de se financer à des taux proches de zéro, avec un rendement annuel à 10 ans d’environ 0,5%, pour une dette publique représentant environ un tiers du PIB. Mais tout n’est pas idyllique: entre la hausse continue des loyers, des primes d’assurance-maladie et des coûts de certains services publics, l’inflation à laquelle les ménages sont effectivement confrontés dépasse de plusieurs points celle annoncée par les statistiques officielles. A cela s’ajoutent les incertitudes liées au futur cadre des relations entre la Suisse et l’Union européenne. En définitive, malgré la robustesse de ses finances publiques et la marge de manœuvre dont elle dispose encore, la Suisse voit sa classe moyenne se fragiliser progressivement. Elle aurait tout intérêt à redresser la barre pendant qu’il est encore temps, au risque de voir s’installer progressivement un déclassement rappelant celui de plusieurs pays voisins dont la situation économique et sociale constitue un avertissement on ne peut plus clair.

Imaginez une famille aisée. Elle dispose d’un bon revenu, d’une maison, d’un patrimoine important et, surtout, d’une excellente réputation auprès de sa banque. Pendant des années, elle utilise sa carte de crédit pour financer un train de vie bien supérieur à ce que lui permet son revenu. Tant que les taux d’intérêt sont presque nuls, le problème semble parfaitement gérable.

Puis les taux remontent et la mécanique s’emballe. Avant de financer l’éducation des enfants, de réparer la maison ou de préparer l’avenir, une part toujours plus importante du revenu familial sert simplement à payer les intérêts des dettes accumulées hier. Tant que la banque garde confiance, la famille peut continuer à emprunter. Mais lorsque l’on commence à s’endetter pour supporter le coût d’une dette devenue elle-même plus chère, la question n’est plus seulement de savoir combien l’on doit, mais combien de temps cette dynamique va durer. C’est, à des degrés divers, l’équation à laquelle sont confrontés, au même moment, la zone euro, les Etats-Unis et le Japon.

Historiquement, le 21 juillet 2022 marque un tournant pour cette zone euro: la Banque centrale européenne relève ses taux de 0,50 point, sa première hausse depuis onze ans, mettant ainsi fin à l’ère des taux nuls (voire négatifs). A cette époque, l’or se négocie autour de 1700 dollars l’once. Quatre ans plus tard, le 8 octobre 2026, cette même once se négocie à 4100 dollars, soit une hausse de l’ordre de 140%.

Le paradoxe est frappant: alors que les taux sont redevenus positifs et que l’argent a retrouvé un prix, l’or a plus que doublé. Dans un monde où les Etats continuent d’accumuler les dettes, les investisseurs semblent redécouvrir la valeur d’un actif qui, lui, n’est la dette de personne.

Et comme l’or ne peut être créé à volonté, il constitue une protection potentielle contre l’érosion des devises et donc l’inflation. En effet, lorsque la dette devient trop lourde, l’une des façons les plus discrètes d’en réduire le poids consiste à maintenir les taux d’intérêt en dessous de l’inflation: c’est ce que l’on appelle la répression financière. La dette s’érode alors progressivement en termes réels, mais cette diminution a une contrepartie: l’épargnant voit le pouvoir d’achat de son capital diminuer. Il s’agit, en réalité, d’un transfert de richesse des détenteurs d’épargne vers l’Etat emprunteur. Le mécanisme est presque invisible, car aucun nouvel impôt n’apparaît sur la fiche de paie. Pourtant, année après année, l’épargne se déprécie et, comme les revenus ne compensent pas la hausse des prix, le niveau de vie recule à son tour. Ainsi, ce que l’Etat gagne en allégeant le poids réel de sa dette, une partie de la population finit par le payer par une érosion régulière de son patrimoine et de son pouvoir d’achat.

En bref, comme le disait Charles Pasqua, ancien politicien français réputé entre autres pour l’opacité de ses pratiques, «les promesses des hommes politiques n'engagent que ceux qui les reçoivent». Pour ceux qui en sont conscients, l’or constitue une excellente alternative. Certes, le métal jaune a reculé d’environ 6 à 7% en septembre, mais les fondamentaux qui soutiennent son prix à long terme demeurent intacts. La Chine semble elle aussi partager cette conviction. Au cours des neuf premiers mois de 2026, sa banque centrale a ajouté environ 80 tonnes d’or à ses réserves officielles, portant à 23 mois consécutifs sa série d’achats. La fin de l’innocence semble donc avoir sonné pour les investisseurs, pour reprendre le titre de Don Henley, «The End of the Innocence». A bon entendeur…

 

Sources: China’s central bank buys 21 tonnes of gold in September, largest monthly purchase in 3 years | Kitco News

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