Le secteur de la défense au Japon atteint un point d'inflexion

Baoqi Zhu, WisdomTree

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Les dépenses progressent à un rythme plus soutenu qu’anticipé, portées par un mandat politique affirmé. Les investisseurs ont besoin de savoir si l’on assiste à un cycle industriel appelé à durer.

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Pendant plusieurs décennies, le Japon a sciemment restreint ses ambitions en matière de défense. L’évolution a débuté en 2022, et depuis, les dépenses se sont nettement accrues. Pour les investisseurs, la question qui se pose désormais est de savoir si l’on assiste à un cycle industriel appelé à durer. Les évolutions en 2026 laissent penser que cela pourrait être le cas. Les dépenses connaissent une hausse plus rapide, portée par un appui politique accru. De nouveaux impôts lui offrent une source de financement dédiée. La réforme des exportations permet aussi aux industriels japonais d’accéder aux marchés étrangers et les premières commandes d’envergure commencent déjà à affluer.

Accélération des dépenses, soutien politique renforcé

Durant la majeure partie de l’ère post-guerre froide, le budget de la défense du Japon est demeuré à environ 1% du PIB, voire en deçà. Le plafond était informel, mais il a été maintenu jusqu'en 2022.

Cela a changé en décembre 2022. Le gouvernement a publié trois nouveaux documents sur la sécurité. Ils visent à porter, d'ici l'exercice 2027, les dépenses de défense et les dépenses associées à un niveau correspondant à 2% du PIB de l'exercice 2022. Le montant total des dépenses de défense pour la période 2023-2027 a été arrêté à 43’000 milliards de yens.

Depuis lors, le rythme s'est accéléré. Sous l’impulsion de la première ministre Sanae Takaichi, cheffe de file de la défense de longue date, le Japon a atteint cet objectif dès l’exercice fiscal 2025, soit avec deux ans d’avance sur le calendrier initial, en s’appuyant sur un budget additionnel. L'objectif précédent ayant été établi en fonction du PIB de 2022 et tenant compte d'éléments associés, comme les dépenses consacrées aux garde-côtes, le ratio rapporté au PIB actuel s’établit juste en dessous de 2%. L’orientation, pour sa part, reste sans équivoque.

Les élections générales de février ont renforcé l’assise politique. Le Parti libéral-démocrate détient à lui seul une majorité des deux tiers à la chambre basse; avec son partenaire de coalition, le bloc au pouvoir s’impose en force dominante. La principale coalition d’opposition, à laquelle appartient Komeito, longtemps perçu comme un obstacle à l’essor de la défense, a vu disparaître près des deux tiers de ses sièges. La montée en puissance du Japon a commencé avant le vote. Ce résultat ouvre au gouvernement la voie à de nouvelles avancées, alors qu’il s’apprête à revoir sa politique de sécurité d’ici décembre 2026. La question est désormais de savoir jusqu’où cela ira.

Washington intensifie ses pressions et a demandé au Japon de porter ses dépenses de défense à 3,5% de son PIB. Le Japon songerait aussi à se fixer un objectif à moyen terme correspondant à 3,5% du PIB, aligné sur ceux de l’OTAN et des autres alliés des Etats-Unis. Cela représenterait plus du double des niveaux actuels.

Un moyen de paiement dédié

Les investisseurs peuvent légitimement se demander si le Japon sera en mesure de poursuivre ce mode de financement. La dette publique du Japon surpasse celle de toutes les autres économies avancées et atteint un niveau environ deux fois supérieur à la moyenne des pays du G7. A ce degré d’endettement, les projets de dépenses sans financement clairement établi se font rares.

Une partie de la réponse tient dans l’instauration d’une nouvelle série de taxes destinées à la défense. Les premières mesures sont entrées en vigueur le 1er avril 2026. L’impôt spécial sur les sociétés dédié à la défense s’élève à 4% de l’impôt sur les sociétés dû par l’entreprise, une fois appliquée une franchise de 5 millions de yens. Pour une grande entreprise assujettie au taux national standard de 23,2%, cela représente un supplément légèrement inférieur à 1% (23,2% x 4%). La déduction signifie que la plupart des petites entreprises sont exonérées. Le Ministère des finances anticipe un produit de la taxe de 923 milliards de yens en 2027. La taxe sur le tabac a également été relevée en avril; une nouvelle augmentation est attendue en octobre. Un autre nouvel impôt est l’impôt spécial sur le revenu pour la défense. Dès janvier 2027, les particuliers verront leur impôt sur le revenu augmenté d'une majoration de 1%.

Au total, ces nouveaux impôts devraient générer près de 1300 milliards de yens sur l’exercice 2027. Cela ne représente qu'une fraction d’un budget de la défense qui, pour l’exercice 2026, a atteint un niveau record de 9000 milliards de yens.

Le signal compte davantage que la somme. Les gouvernements relèvent rarement les impôts afin de financer un programme temporaire, et cela faisait des décennies que le Japon s'était gardé de le faire pour la défense. La présence d'une source de revenus dédiée complique souvent la réduction de dépenses de défense élevées. Cela facilite également la planification des capacités pour les entreprises.

D’un client à plusieurs

Des décennies durant, les entreprises japonaises de défense n’avaient, en réalité, qu’un unique client. Les restrictions à l’exportation cantonnaient la majorité des ventes à cinq catégories: sauvetage, transport, alerte, surveillance et matériel de déminage. Les séries de production étaient limitées et les coûts unitaires élevés.

En avril 2026, le gouvernement a supprimé ces catégories, ouvrant la voie à l’exportation de navires de guerre, de missiles et d’autres armes. Chaque exportation d’armement létal sera examinée par le Conseil de sécurité nationale et limitée aux pays disposant d’accords de technologie de défense avec le Japon.

Mitsubishi Heavy Industries (MHI) a déjà montré ce que cela peut signifier. Un accord a été conclu pour la construction de trois frégates de classe Mogami, version améliorée, destinées à l’Australie; la livraison du premier navire étant prévue avant décembre 2029. Canberra a alloué jusqu’à 20 milliards de dollars australiens à la constitution d’une flotte de 11 navires. C’est la plus grande exportation de matériel de défense jamais effectuée par le Japon.

Une opportunité plus importante pourrait suivre. La marine américaine examine plusieurs modèles de frégates proposés par le Japon, la Corée du Sud et la Turquie, parmi lesquels figure la version exportée de la Mogami développée par MHI. Il est possible que jusqu'à deux navires soient initialement construits à l'étranger, la production étant ensuite transférée vers des chantiers navals aux Etats-Unis. Cela en est à un stade précoce. Le Congrès pourrait encore restreindre l’exception permettant l’utilisation de navires de guerre construits à l’étranger.

MHI est jusqu'à présent le bénéficiaire le plus direct. Kawasaki Heavy Industries, spécialisée dans la construction de sous-marins et d’avions militaires, ainsi qu’IHI, l’un des principaux fabricants de moteurs pour l’aviation militaire, demeurent pour l’heure largement tributaires des dépenses publiques nationales. Avec le temps, les nouvelles règles ouvrent à tous la possibilité d’accéder à une clientèle étrangère.

Conclusion

L'histoire de la défense du Japon a dépassé le changement de politique de 2022. Les dépenses progressent à un rythme plus soutenu qu’anticipé, portées par un mandat politique affirmé. Des taxes dédiées laissent penser que le budget plus élevé est appelé à durer. La réforme des exportations, conjuguée à la commande australienne, témoigne de la montée en puissance du marché. Pour les entreprises japonaises actives dans la défense, cela constitue une demande à la fois plus soutenue et plus pérenne qu’elles n’en avaient connue depuis la fin de la guerre.

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