Ce qui distingue la spéculation de l’investissement, c’est l’horizon de placement. Benjamin Graham, le mentor de Warren Buffett, mettait déjà en garde contre la confusion des deux. Qui investit à long terme mise sur des entreprises dont les bénéfices progressent de manière attrayante, car sur la durée, la bourse suit les bénéfices. A court terme, en revanche, ce sont les anticipations des intervenants qui font les cours. Elles reposent souvent sur des évolutions réelles, mais les marchés en surestiment ou en sous-estiment régulièrement la portée.
L’expérience iranienne
Au début du conflit avec l’Iran, un voyageur temporel révèle à deux gérants de portefeuille que le détroit d’Ormuz rouvrira trois mois plus tard et que le choc pétrolier n’aura guère d’effet sur l’ensemble de l’année 2026.
Le gérant A doit dégager rapidement des gains. Il parie sur la hausse du pétrole et des taux ainsi que sur le recul des actions, convaincu que le marché va surréagir. La gérante B investit à long terme. Elle retient la seconde information et achète des entreprises de qualité dont les titres ont reculé, car ils devraient rebondir dès que le pétrole et les taux refluent.
Beaucoup choisiraient spontanément A, et le marché lui donne d’abord raison. Mais A doit aussi réussir sa sortie. Le retournement peut intervenir bien avant la fin du conflit, dès les premiers signaux de négociation. Même une information parfaite sur l’avenir ne simplifie donc pas l’investissement à court terme. Ce qui compte, c’est le moment où les autres intervenants intègrent le dénouement dans les cours. En outre, les positions déjà prises faussent la perception. Qui a misé sur l’escalade sous-estime les signes de détente.
B, elle, doit affronter des vents contraires. Il lui faut pour cela connaître à fond les entreprises en portefeuille. A court terme, les marchés suivent les récits, à long terme, les fondamentaux. Exploiter les mouvements de court terme oblige à avoir raison plusieurs fois, et en bourse, «avoir raison» ne signifie pas forcément «gagner de l’argent». B peut longtemps sembler dans l’erreur et finir avec le meilleur résultat, à condition d’évaluer correctement la capacité bénéficiaire des entreprises et d’accepter la volatilité.
L’expérience de l’IA
En janvier 2026, le voyageur temporel annonce que le marché adoptera le récit selon lequel l’IA met structurellement sous pression les éditeurs de logiciels. Le cours d’un éditeur donné doublera pourtant d’ici à 2030.
A vend aussitôt toutes ses valeurs logicielles. B analyse l’éditeur en question, investit et passe au crible d’autres acteurs malmenés. De fait, ce récit a dominé le premier semestre 2026, et de grands éditeurs ont essuyé des pertes à deux chiffres. Le marché a récompensé A, tandis que B a dû tenir bon.
Or, savoir si l’IA affaiblit ou renforce un éditeur dépend de nombreux facteurs, souvent invisibles. Certains acteurs sont protégés par de véritables douves: leur logiciel accumule des données depuis des années ou s’améliore à chaque utilisation. Changer de fournisseur dans des fonctions critiques comporte des risques, le logiciel ne pèse qu’une faible part des coûts d’une entreprise, et les exigences de sécurité et de protection des données freinent la migration. Les éditeurs peuvent par ailleurs utiliser eux-mêmes l’IA pour améliorer leurs produits. Flossbach von Storch ne fait donc pas une croix sur le secteur et y renforce ses positions de manière ciblée.
Analyse et patience
Le récit «l’IA menace le logiciel» tient en une phrase et se met vite en œuvre. Une évaluation solide exige de la profondeur: analyser les modèles d’affaires, dialoguer avec les entreprises, situer la concurrence et le point de vue de la clientèle. Qui investit à long terme n’a pas besoin de saisir le point de retournement du récit. L’essentiel est de connaître les entreprises dont la capacité bénéficiaire tient bon, même lorsque le marché en juge temporairement autrement.