Energie: les exportations remontent, les prix résistent

Pierre Pincemaille, DNCA

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L’envolée du fret et les faibles réserves de gaz fragilisent l’Europe à l’approche de l’hiver.

©Keystone

 

«Comme souvent, nous naviguons à la lumière des étoiles sous un ciel nuageux.» Prononcée par Jerome Powell à Jackson Hole en 2023, cette phrase pourrait aussi décrire le périlleux travail des équipages qui traversent le détroit d’Ormuz, transpondeurs éteints pour échapper à la vigilance iranienne. Leur courage a permis une reprise significative du transit et des volumes exportés par les pays du Moyen-Orient, comme le soulignent plusieurs cabinets spécialisés.

Malgré ce rebond, le prix du Brent «daté», qui reflète les échanges physiques, reste proche de son plus haut de l’année, à 127 dollars le baril. Le contrat à terme sur le Brent pour livraison en décembre suit à 115 dollars. Cette apparente décorrélation entre volumes et prix invite à s’interroger sur les signaux envoyés par le marché pétrolier.

Les opérateurs gardent probablement à l’esprit les risques matériels et la diminution des stocks, deux facteurs qui tendent à s’aggraver. Malgré la stratégie d’apaisement du président américain à l’approche des élections de mi-mandat, les incidents sur le terrain atteignent une fréquence inédite depuis le début du conflit: plus d’un par jour en moyenne en octobre, selon l’United Kingdom Maritime Trade Operations (UKMTO), l’organisme britannique de suivi de la sécurité maritime. La situation des stocks terrestres n’est guère plus favorable: ils sont au plus bas depuis 2016, selon le dernier rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE).

Le fret accentue les tensions

L’explosion des coûts du fret vient encore gripper la mécanique du marché des hydrocarbures. Le transport de brut du Moyen-Orient vers la Chine à bord d’un très grand pétrolier, ou VLCC (Very Large Crude Carrier), coûte désormais environ 35 dollars le baril, contre un à trois dollars au cours des cinq dernières années.

Déjà privé de 17% de ses capacités en raison des sanctions internationales, le transport maritime doit faire face à deux contraintes supplémentaires: le contournement du détroit de Bab-el-Mandeb, menacé par les milices houthis, et l’organisation du passage d’Ormuz. Peu d’armateurs acceptant de traverser ce dernier, ceux qui s’y risquent assurent désormais des navettes pour alimenter en brut des pétroliers positionnés au large du golfe d’Oman.

Cette «crise du transport maritime», selon les termes du patron de la maison de négoce Vitol, affecte inégalement les différentes qualités de brut. Le Brent, référence internationale reposant sur les bruts Brent, Forties, Oseberg, Ekofisk et Troll, bénéficie d’un avantage relatif grâce à la proximité des champs britanniques et norvégiens avec Rotterdam. Les autres bruts importés en Europe, notamment le WTI américain et le CPC Blend kazakh, subissent un surcoût de transport de 10 à 15 dollars le baril.

Le marché pétrolier, longtemps emblématique de la mondialisation, connaît ainsi une régionalisation accélérée, malgré une remontée des exportations du Moyen-Orient à environ 10% de leur niveau d’avant le conflit, selon Morgan Stanley.

Le gaz place l’Europe sous pression

La situation ne s’améliore que marginalement sur le marché du gaz naturel liquéfié (GNL). Alors qu’en août les volumes exportés ne représentaient que 5% de leur niveau de janvier, cette proportion est récemment remontée à environ 30%, selon le cabinet Kpler.

Les dégâts subis par deux unités de liquéfaction de l’usine de Ras Laffan, au Qatar, ainsi que le risque d’explosion d’un méthanier en cas d’attaque compromettent toutefois une normalisation rapide des flux. L’Europe s’apprête donc à entrer dans l’hiver avec un taux de remplissage de ses réserves historiquement bas, à 64% au 17 octobre.

Sur fond de concurrence avec l’Asie pour les approvisionnements, le prix du gaz européen connaît une nouvelle poussée. Le contrat TTF pour livraison en décembre atteint 97 euros le mégawattheure, son plus haut niveau depuis août 2022. L’Europe aborde ainsi les prochains mois dans une position inconfortable, les prix restant à la merci d’une baisse des températures ou d’un recul des exportations du golfe Persique.

Le diesel cristallise les tensions

La situation paraît encore plus précaire pour les produits raffinés, notamment en raison du fret. Les navires transportant du diesel, de l’essence et du kérosène sont généralement plus petits que les pétroliers chargés de brut, mais doivent supporter les mêmes coûts de transport, ce qui rend leur équation économique moins favorable. Les volumes exportés n’atteignent ainsi que la moitié de leur niveau du début de l’année, tandis que les stocks diminuent nettement.

Parmi les distillats, le diesel cristallise les tensions, notamment en raison du mécontentement des consommateurs américains à l’approche des élections de mi-mandat. Cette grogne a incité l’administration à conclure un accord avec Moscou, après avoir envisagé de restreindre les exportations. La Russie devrait ainsi exporter, dans un premier temps, 300’000 tonnes de diesel vers les Etats-Unis, en contrepartie d’un allègement des sanctions.

Ces volumes représentent environ 2,5 millions de barils, alors que les Etats-Unis en exportent 1,5 million par jour. Cela explique peut-être l’effet limité de l’annonce sur le crack spread du diesel aux Etats-Unis, soit l’écart entre le prix du carburant et celui du pétrole brut.

Dans son dernier rapport mensuel, l’AIE estime à 1,3 million de barils par jour les pertes d’approvisionnement provenant de Russie et du Moyen-Orient. Leur compensation partielle s’est traduite par une baisse nette des exportations de 700’000 barils par jour sur un an. L’agence n’anticipe pas de normalisation du marché de ce carburant avant le second semestre 2027.

Le signal-prix favorise l’électrification

C’est dans cet environnement instable que TotalEnergies a tenu sa journée investisseurs afin d’ajuster ses perspectives à moyen terme. Sa division Integrated Power représente désormais 30 milliards de dollars de capitaux employés. Pour son directeur général, Patrick Pouyanné, la situation géopolitique stimulera inévitablement l’électrification, sous l’effet du signal-prix envoyé aux consommateurs. A cet égard, la remontée du Brent à échéance de douze mois est frappante: il atteint 87 dollars le baril, contre 70 dollars en juillet.

Ce mécanisme économique rend hautement probable une accélération de l’électrification. Les investisseurs souhaitant s’exposer à cette tendance trouveront de nombreux secteurs et entreprises susceptibles de bénéficier de la hausse des dépenses consacrées aux infrastructures énergétiques - production, transport et stockage - après des décennies de sous-investissement.

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