Un entrepreneur vient de céder son entreprise. Son patrimoine est désormais composé d’un portefeuille liquide important, de quelques investissements en private equity et d’une participation minoritaire dans la société qu’il vient de vendre.
À quelques kilomètres de là, une famille dispose d’une fortune d’un montant comparable. Mais celle-ci s’est constituée sur plusieurs générations. Elle comprend des immeubles, des participations non cotées, plusieurs portefeuilles bancaires, des structures de détention et des actifs répartis entre différents membres de la famille.
Sur le papier, les deux patrimoines valent peut-être 100 millions. Mais que signifie réellement ce chiffre?
Une même valeur ne signifie pas une même réalité patrimoniale
La taille d’un patrimoine est probablement l’un des indicateurs les plus simples à communiquer. C’est aussi l’un des moins suffisants pour comprendre sa réalité.
Deux fortunes de même montant peuvent présenter des profils radicalement différents en matière de liquidité, de risque, de concentration, d’endettement ou d’horizon d’investissement.
Pour l’entrepreneur ayant récemment réalisé un exit, la question centrale pourra être celle du déploiement progressif de ses liquidités. Combien du patrimoine est déjà investi? Quelle part reste disponible? Quels engagements ont été pris dans des fonds privés? Quelle exposition demeure à l’entreprise cédée?
Pour une famille multigénérationnelle, les préoccupations seront différentes. Comment les actifs sont-ils répartis entre les différentes structures? Quelle part du patrimoine produit des revenus? Quels actifs sont détenus directement ou indirectement par chaque membre de la famille? Où se situent les principales concentrations?
Dans les deux cas, une consolidation est nécessaire. Mais la consolidation ne répond pas nécessairement aux mêmes questions.
Portefeuilles financiers, immobilier, participations directes, private equity, prêts, sociétés holding ou autres structures patrimoniales obéissent à des logiques différentes.
Le reporting commence par une question, pas par un tableau
Pendant longtemps, le reporting patrimonial a principalement consisté à rassembler des informations: positions, valorisations, performances et mouvements. Cette fonction reste indispensable. Mais lorsque le patrimoine se complexifie, l’accumulation d’informations ne suffit plus. Un reporting de cinquante pages peut être parfaitement exact et néanmoins ne pas répondre à la question que se pose son destinataire.
Un entrepreneur peut vouloir connaître chaque mois sa capacité d’investissement disponible pour les trois prochaines années. Une famille peut privilégier le suivi des revenus distribuables. Un investisseur très exposé au non-coté voudra suivre ses engagements non appelés et les distributions attendues. Une personne préparant une transmission cherchera davantage à comprendre qui détient quoi et à travers quelles structures.
Les données sous-jacentes peuvent être similaires. Leur hiérarchie ne l’est pas. C’est là qu’apparaît la différence entre un reporting standardisé et un reporting patrimonial réellement sur mesure.
Le patrimoine liquide n’est qu’une partie de l’histoire
Cette distinction devient particulièrement importante lorsque la fortune dépasse les actifs déposés auprès des banques. Portefeuilles financiers, immobilier, participations directes, private equity, prêts, sociétés holding ou autres structures patrimoniales obéissent à des logiques différentes.
Les fréquences de valorisation ne sont pas identiques. Les flux ne surviennent pas au même moment. Certains investissements sont immédiatement mobilisables, d’autres peuvent rester immobilisés pendant plusieurs années. Additionner ces actifs permet d’obtenir une valeur patrimoniale. Les mettre en relation permet de commencer à comprendre le patrimoine.
Prenons deux investisseurs disposant chacun de 100 millions. Le premier détient 80 millions d’actifs liquides et 20 millions d’investissements privés. Le second détient 30 millions d’actifs liquides, 50 millions d’actifs non cotés et 20 millions d’immobilier, auxquels s’ajoutent d’importants engagements futurs auprès de fonds de private equity. Leur valeur nette peut être comparable. Leur capacité à faire face à un besoin de liquidité important ne l’est pas. Un reporting qui se limiterait à constater la valeur totale passerait à côté d’une information essentielle.
La performance elle-même n’a pas toujours la même signification
La personnalisation concerne également la manière de mesurer la performance. Pour certains patrimoines, comparer le portefeuille financier à un indice de référence constitue une information centrale. Pour d’autres, cette comparaison ne représente qu’une fraction de la réalité.
Comment mesurer la performance d’un patrimoine comprenant simultanément des titres cotés, plusieurs immeubles, une entreprise familiale et des investissements privés réalisés à des dates différentes? Faut-il privilégier la performance absolue? La performance par classe d’actifs? La création de valeur depuis l’origine? Les flux effectivement distribués? L’évolution de la valeur nette après prélèvements et apports?
Il n’existe pas nécessairement une réponse unique. L’indicateur pertinent dépend d’abord de ce que le propriétaire cherche à piloter.
Plus le reporting est personnalisé, plus son infrastructure doit être rigoureuse.
Le bon niveau de détail dépend aussi de celui qui regarde
Le reporting patrimonial possède enfin une dimension souvent sous-estimée: son destinataire. Le fondateur qui connaît chaque investissement dans le détail n’a pas les mêmes besoins que ses enfants qui découvrent progressivement l’organisation du patrimoine familial.
Le comité d’investissement d’un family office n’a pas besoin de la même information que le propriétaire économique. Un membre de la famille peut souhaiter une synthèse de quelques pages. Les personnes chargées du suivi quotidien auront besoin d’un niveau de granularité beaucoup plus important. Cela ne signifie pas qu’il faille créer plusieurs vérités. Au contraire.
L’enjeu consiste à partir d’une même donnée consolidée et à la restituer avec différents niveaux de lecture. Une vision synthétique pour décider. Une vision détaillée pour comprendre. Et, lorsque cela est nécessaire, une information suffisamment granulaire pour contrôler.
Standardiser la donnée, personnaliser sa lecture
Le paradoxe du reporting patrimonial se situe peut-être ici. Plus le reporting est personnalisé, plus son infrastructure doit être rigoureuse. Pour comparer des actifs détenus auprès de plusieurs banques, dans plusieurs devises ou à travers différentes structures, les données doivent être collectées, contrôlées, normalisées et historisées selon des règles cohérentes.
La personnalisation ne devrait donc pas commencer au niveau de la donnée. Elle intervient dans la manière de l’organiser, de la mettre en perspective et de la présenter. La donnée doit être suffisamment robuste pour permettre plusieurs lectures d’un même patrimoine.
Un reporting devrait évoluer avec la fortune
Un patrimoine n’est pas statique. Après un événement de liquidité, l’enjeu peut être de suivre le déploiement du capital. Quelques années plus tard, la priorité peut devenir la maîtrise des engagements privés. Puis viennent éventuellement les questions de transmission, de gouvernance ou de répartition entre générations.
Le reporting qui était pertinent au premier jour peut progressivement perdre son utilité. Il devrait donc évoluer avec les questions patrimoniales elles-mêmes. La véritable personnalisation ne consiste pas à modifier la présentation d’un document ou à ajouter quelques graphiques. Elle consiste à déterminer quelles informations doivent être mises en relation pour permettre au détenteur du patrimoine de répondre rapidement aux questions qui comptent pour lui. Deux fortunes peuvent ainsi avoir exactement la même valeur. Mais si elles n’ont ni les mêmes actifs, ni les mêmes contraintes, ni les mêmes objectifs, ni les mêmes décideurs, pourquoi devraient-elles être regardées de la même manière?