IA: le temps du doute

Pierre Pincemaille, DNCA

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Le retour de la volatilité remet la diversification au premier plan.

©Keystone

 

«We must pace the frontier.» La phrase ne vient pas d’une entreprise en perdition face à l’IA, mais du directeur général d’Anthropic en personne. Dans un récent post, Dario Amodei appelle à mettre le holà au développement tous azimuts des modèles frontières, pointant les enjeux de sécurité et de contrôle qu’ils soulèvent. Il plaide également pour une coordination politique à l’échelle internationale.

Une fois n’est pas coutume, Elon Musk, Demis Hassabis, le patron de Google DeepMind, et même Sam Altman lui ont emboîté le pas. Ce dernier en a d’ailleurs profité pour annoncer officiellement le décalage de l’introduction en bourse d’OpenAI.

L’IA serait-elle devenue si puissante qu’elle remettrait en cause une règle jusqu’ici difficilement contestable dans la Silicon Valley: la recherche de gains de parts de marché et de création de valeur? Les investisseurs sont en droit de se poser la question.

Une course technologique qui ne ralentit pas

Les réponses des gouvernements chinois et américain à cette tentative de régulation endogène ne se sont pas fait attendre. Pékin a rejeté la demande de coopération au nom de la souveraineté. De son côté, Donald Trump a balayé d’un tweet rageur les états d’âme du chantre de l’altruisme efficace: «le seul contrôle ou les seules mesures de protection» dont l’IA a besoin, c’est un président fort et intelligent (avec un QI élevé !), et les Etats-Unis en ont à revendre!».

Rien d’étonnant lorsque l’on sait que les Etats-Unis et la Chine sont engagés dans une course technologique acharnée. L’avance américaine semble d’ailleurs se réduire à mesure que les modèles chinois progressent grâce notamment à la distillation – le transfert des connaissances d’un grand modèle complexe vers un modèle plus petit et plus rapide – et à des architectures combinant plusieurs «experts», c’est-à-dire des sous-réseaux spécialisés chargés de traiter différents types de tokens.

Deux jours avant la publication du post de son patron, Anthropic avait dévoilé son Econ Scenario Explorer, un simulateur modélisant différentes trajectoires économiques à l’horizon 2030.

Ces simulations offrent une lecture différente des scénarios de job apocalypse publiés jusqu’ici. Les chercheurs d’Anthropic estiment que les gains de productivité générés par cette révolution technologique pourraient profiter de manière disproportionnée au capital, au détriment du travail, réduisant de facto le poids des salaires dans l’économie.

Une pression durable sur les revenus du travail pourrait alors peser sur la consommation et, à terme, sur la croissance. Gageons que les gouvernements ont ce risque en tête et chercheront notamment à le compenser par davantage d’investissements de la part des entreprises.

Régulation: frein à l’innovation ou barrière à l’entrée?

Au-delà des aspects géopolitiques et macroéconomiques, difficile de ne pas faire le lien entre l’appel à la modération de Dario Amodei et le projet d’introduction en bourse d’Anthropic cette année.

En amont d’une cotation, l’entreprise devra présenter à ses futurs actionnaires son compte de résultat ainsi que ses perspectives de génération de trésorerie. Un ralentissement des investissements massifs nécessaires au développement des modèles les plus avancés, comme Claude Fable 5.1, pourrait probablement rendre la term sheet plus attrayante.

Mais l’enjeu dépasse largement l’impact financier à court terme. Une régulation plus lourde pourrait aussi avoir pour conséquence de «figer les positions». Les grands acteurs disposent des moyens nécessaires pour absorber des coûts de conformité élevés, contrairement aux petits laboratoires et à certains acteurs de l’open source. À la manière de ce qui s’est produit dans l’industrie bancaire, le renforcement des mécanismes de contrôle pourrait ainsi constituer une barrière à l’entrée supplémentaire.

Pour autant, l’analyse des engagements hors bilan des hyperscalers ne plaide guère en faveur d’un ralentissement des dépenses d’infrastructures.

Le Wall Street Journal en a récemment dressé le bilan et les montants donnent le vertige: environ 2'400 milliards de dollars d’engagements. La majeure partie concerne des baux liés aux centres de données, à hauteur de 904 milliards de dollars, le solde se répartissant entre les achats de puces, d’énergie et de services.

Meta, qui afficherait à elle seule 696 milliards de dollars d’engagements hors bilan, a rejeté en bloc, par la voix de Mark Zuckerberg, l’idée de ralentir le rythme de développement. Son dirigeant estime que le risque juridique et les mécanismes de marché peuvent jouer le rôle de garde-fous.

Les dépenses d’IA pourraient simplement changer de nature

Un relèvement des exigences de contrôle pourrait donc moins réduire les dépenses qu’en modifier la destination. Une partie des investissements pourrait être redirigée vers la cybersécurité, la surveillance des modèles, la multiplication des tests et les systèmes de supervision automatisée.
Dans ce scénario, les capex consacrés aux infrastructures de calcul resteraient largement inchangés. C’est d’ailleurs l’opinion d’une majorité d’investisseurs interrogés dans le dernier sondage de Bank of America: 79% d’entre eux considèrent qu’il n’y aura pas de baisse des dépenses d’investissement cette année.

Et alors même que l’industrie s’interroge sur le contrôle de cette technologie en pleine expansion, des cas d’usage chiffrés commencent à émerger.

La plateforme cloud ServiceNow en a récemment fourni une illustration lors d’une conférence. Son directeur général a indiqué que l’entreprise avait déployé vingt agents d’IA en interne. Les tâches réalisées par ces agents représenteraient environ 2,5 millions d’heures de travail manuel, soit l’équivalent d’un milliard de dollars de valeur.

Le retour de la volatilité

Malgré cette formalisation progressive du retour sur investissement des projets d’IA, l’initiative du patron d’Anthropic a fait l’effet d’un wake-up call sur les segments les plus consensuels du secteur technologique, à commencer par les semi-conducteurs.

Les dégagements de positions ont été violents: lundi 14 septembre, l’indice SOX, qui regroupe les principales valeurs américaines des semi-conducteurs, a reculé de 6%. En miroir, le panier des valeurs considérées comme les «perdantes de l’IA», logiciels en tête, a rebondi.

Ces mouvements inattendus et la remontée de la volatilité qui les accompagne rappellent aux investisseurs une réalité simple: même à l’ère de l’intelligence artificielle, la diversification du risque actions est loin d’être devenue obsolète.

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