L’obligataire en panique... crise en vue?

Chris Iggo, AXA IM Core, BNP Paribas Asset Management

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La principale différence par rapport à hier, c’est que les volumes de dette souveraine sont bien plus importants aujourd’hui. La barre des 6% pour les bons du Trésor US à 30 ans peut trembler.

Du 6% pour les bons du Trésor américain à 30 ans? On n’a pas vu pareil rendement depuis la fin du siècle dernier! Et pourtant, selon certains bond bears, un tel niveau pourrait bien être atteint prochainement.  

La principale différence par rapport à hier, c’est que les volumes de dette souveraine sont bien plus importants aujourd’hui. La hausse des rendements fait donc planer un risque de crise obligataire pour nos gouvernements. Qui, à son tour, pourrait faire plier les marchés du crédit et des actions. La plus grande vigilance s’impose aux investisseurs.

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Panique dans l’obligataire

Le climat d’angoisse qui règne aujourd’hui sur les marchés obligataires ne devrait pas virer à l’euphorie. Parmi les éléments déclencheurs d’un potentiel rallye, il y a une dégradation des données économiques, une détente de la politique des banques centrales ou encore une correction sur les marchés actions (qui soit bien entendu suffisante pour miner les perspectives économiques). Or, à l’heure actuelle, rien de tel à l’horizon.

Au lieu de cela, la dette gouvernementale inspire des craintes délirantes. Et on comprend aisément pourquoi. La dette, ce fardeau des Etats, s’accroît. Qui ne s’est pas affolé lorsque la dette publique américaine a franchi le seuil symbolique des 40’000 milliards de dollars récemment?  

Plus la dette se creuse, par rapport au revenu (PIB), plus les coûts d’emprunt risquent d’augmenter, et avec eux, les éventuelles difficultés de refinancement. Un scénario aux conséquences néfastes sur le plan financier, politique et social.  

Les inquiétudes que suscite actuellement la hausse des rendements des emprunts d’Etat à long terme ont poussé le gouvernement fédéral américain à étendre ses opérations de rachat de bons du Trésor à long terme. Il a même été question de mobiliser le Compte général (General Account) pour financer ces rachats.

Les idées non conventionnelles ne plaisent généralement pas au marché. Elles conduisent les investisseurs à en interroger les raisons. Et à deux mois à peine des élections de mi-mandat, certains pourraient être tentés d’y voir une motivation politique.  

J’ai indiqué récemment que la hausse des taux hypothécaires plaçait le gouvernement en exercice dans une position plutôt inconfortable. Ils ont atteint il y a peu un niveau moyen de 6,8% sur le segment à 30 ans. De quoi faire souffler un petit vent de panique...

Environ 22% des bons du Trésor américain en circulation se négocient à un taux supérieur à 5%. Ensemble, ces obligations représentaient, à l’émission, un coupon moyen global de 3,25%. A bien y réfléchir, si toutes les obligations affichant un rendement supérieur à 5% devaient être refinancées aux taux actuels, la facture d’intérêts gonflerait de 4 milliards de dollars supplémentaires pour le Trésor américain.

Une tendance négative

Bien entendu, plusieurs raisons (complexes) expliquent la hausse des rendements à long terme. Les craintes plus vives que jamais entourant l’augmentation des déficits budgétaires publics dans le monde développé en sont une.  

La situation qui se joue au Moyen-Orient risque de faire grimper à nouveau l’inflation, contraignant les banques centrales à resserrer leur politique monétaire. A cela s’ajoute un effet de normalisation: les rendements obligataires étaient généralement plus élevés à la veille de la crise financière mondiale. Ils reflétaient alors une croissance du PIB nominal plus rapide (essentiellement parce que l’inflation était elle aussi plus élevée).  

De son côté, la demande de capital a augmenté. 2026 est en passe de devenir une année record en termes d’émission d’obligations d’entreprises, sous l’impulsion des entreprises technologiques qui multiplient les levées de capitaux pour financer la construction de l’infrastructure d’intelligence artificielle.  

L’émission nette d’actions devrait s’avérer positive également – ici encore, les acteurs de la technologie sont aux avant-postes, même si l’annonce récente de l’introduction en bourse du géant de la mode Shein à Honk Kong (1,8 milliard USD selon Bloomberg) tend à indiquer que la demande de capital se manifeste au-delà de la course à l’IA. Les investisseurs sont décidément fort sollicités par les temps qui courent.

Théoriquement, quand la demande (de capital) augmente, son prix (le rendement) augmente lui aussi. C’est bel et bien ce qui semble se produire dans les faits – les rendements des emprunts d’Etat à 30 ans s’inscrivent en hausse de 25 points de base en Allemagne, et jusqu’à 70 pb au Japon.  

Les obligations en tant qu’actifs

Le concept d’obligation en tant qu’engagement est au cœur même du marché du crédit, et préalablement à tout investissement, les investisseurs se doivent d’évaluer les risques de crédit et macroéconomiques. Mais les obligations sont aussi des actifs, et pas des moindres pour les établissements financiers et les ménages.  

La créance d’un emprunteur est l’actif financier d’un autre investisseur. L’intérêt payé par l’emprunteur est le revenu d’investissement du prêteur.

Je le répète, les obligations à long terme n’ont guère constitué un actif de choix ces dernières années: leur prix s’est effondré durant la période d’ajustement des taux d’intérêt et reste sensible à l’inflation, aux taux d’intérêt et aux développements budgétaires.  

L’augmentation des rendements fondée sur la hausse de l’emprunt est «dilutive» – l’emprunteur doit rembourser davantage de créanciers et tout nouvel emprunt est conclu à un taux plus élevé, ce qui fait baisser le prix des obligations émises à des taux plus bas.

Sous l’angle des revenus, les obligations conservent un certain attrait

Si l’on regarde au-delà du prisme de «l’obligation en tant qu’actif», les rendements sont plus attrayants. Selon certains commentateurs, un rendement de 5% pour les bons du Trésor américain à 10 ans (4,7% actuellement) serait de nature à déclencher une frénésie d’achat. Au Royaume-Uni et dans la zone euro, les rendements sont actuellement bien supérieurs aux taux d’inflation en vigueur, et le segment 10-15 ans semble particulièrement intéressant au vu de la forme des courbes.  

Précisons encore que les flux de revenus des obligations sont une composante importante de tout portefeuille. Les stratégies obligataires qui veillent à limiter le risque de taux (duration courte) et qui ciblent des spreads de crédit raisonnables comptent parmi les plus prometteuses.  

L’investissement dans une obligation d’entreprise américaine à 5 ans affichant un coupon de 5,25% aujourd’hui pourrait générer un rendement total cumulé de 29% à l’échéance (plus le remboursement du principal).  

Les marchés du haut rendement offrent un potentiel plus élevé encore, mais pour davantage de risque en termes de capital compte tenu de la probabilité d’un défaut de l’emprunteur (plutôt faible ces dernières années).

Mais la volatilité pourrait persister à long terme, et se généraliser

Si le revenu est une chose, la volatilité peut sensiblement impacter l’évaluation à la valeur de marché d’un portefeuille obligataire. C’est aux Etats-Unis que le risque est le plus évident, compte tenu d’une part, de l’incertitude quant à l’orientation de la politique de la Fed sous la conduite de son nouveau président Kevin Warsh, et d’autre part, des perspectives en matière budgétaire.  

La plupart des prêts aux entreprises se concluent aux Etats-Unis. Et n’oublions pas qu’au pays de l’Oncle Sam, les rendements sont largement dépendants de la volonté du reste du monde à acheter des dollars et des actifs financiers américains.  

Pas de changement en vue à ce niveau pour l’instant, même si à terme, l’environnement de politique internationale plus tendu est susceptible d’affecter les flux.

Le potentiel de hausse des rendements est peut-être plus élevé aux Etats-Unis qu’ailleurs dès lors que le pays se doit de continuer d’attirer la plus large part des capitaux mondiaux. Sinon, nous observons des rendements intéressants sur les marchés de la dette gouvernementale et d’entreprise européens, pour un risque fondamental moins élevé.  

Au Royaume-Uni, le marché des Gilts a été particulièrement volatil et des craintes sont apparues quant à l’inflation et à l’emprunt public. Il semble peu probable qu’un rallye d’ampleur se produise sur le marché des Gilts (ce qui exclut donc par ricochet toute baisse des rendements en livres sterling) avant que le nouveau budget (le premier sous l’ère Andy Burnham) ne soit bouclé.  

Attachez votre ceinture!

Septembre et octobre comptent parmi les mois de l’année les plus volatils d’un point de vue historique. Les élections américaines de mi-mandat seront un thème majeur pour les marchés, tout comme les développements au Moyen-Orient et sur les marchés de l’énergie. Si le contexte venait à contrarier les adeptes de l’obligataire, les spreads de crédit risquent de se creuser et d’impacter les valorisations des actions.  

Les marchés pourraient avoir droit à leur correction. Le sentiment que nous avons de nous trouver dans une économie de type «Boucle d’or» est fragile. Le risque d’une hausse de l’inflation et des taux d’intérêt est bien présent. Celui d’une baisse de l’optimisme suscité par l’IA également. Le contexte géopolitique est tendu. Les obligations pourraient lancer le mouvement – c’est d’ailleurs déjà le cas. Mais elles pourraient aussi représenter la nouvelle opportunité d’achat. Un rendement de 6% à 30 ans, du jamais vu depuis le changement de millénaire, rendrait les obligations extrêmement bon marché par rapport aux actions.  


Sources des données (de performance): LSEG Workspace DataStream, ICE Data Services, Bloomberg, BNP Paribas AM, au 26 août 2026, sauf mention contraire. Les performances passées ne préjugent pas des rendements futurs.

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