L’IA: l’important n’est pas la hausse, mais l’atterrissage

Nicolas Mougeot, BCGE Wealth and Asset Management

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Pour les investisseurs, le véritable enjeu de l’IA n’est peut-être plus de savoir jusqu’où les actions peuvent monter, mais où et quand la croissance finira par atterrir.

 

Le ratio cours/bénéfice à douze mois est l’un des indicateurs les plus couramment utilisés pour valoriser une entreprise. Il met en regard le cours actuel de l’action et les bénéfices attendus au cours des douze prochains mois. Dans la pratique, les entreprises à forte croissance, comme celles affichant une grande qualité, management solide, ROE élevé, faible endettement, se négocient généralement à des multiples élevés. Pourquoi? Parce que le marché ne regarde pas seulement les douze prochains mois. Les investisseurs sont prêts à payer cher pour détenir les entreprises dont ils anticipent une croissance durable et des bénéfices élevés à long terme.

Ce raisonnement a atteint son paroxysme lors de la bulle technologique et Internet de la fin des années 1990, lorsque le Nasdaq-100 s’échangeait à près de 100 fois les bénéfices. Aujourd’hui, son ratio cours/bénéfice est d’environ 21 fois. À première vue, le constat semble rassurant: depuis 2020, le multiple du Nasdaq-100 a évolué entre 20 et 30 fois les bénéfices, plaçant sa valorisation actuelle dans le bas de cette fourchette. Il serait donc tentant d’en conclure que l’indice est relativement bon marché au regard de son histoire récente.

Mais l’équation est plus complexe. Le développement fulgurant de l’intelligence artificielle depuis le lancement de ChatGPT en novembre 2022 a fait exploser les bénéfices de nombreuses entreprises liées aux semi-conducteurs, à la mémoire ou aux infrastructures nécessaires à l’IA. Nvidia, véritable baromètre de cette révolution, en est l’illustration parfaite: ses bénéfices sont passés d’environ 10 milliards de dollars en 2022 à 30 milliards en 2024, puis à 106 milliards en 2026. Le marché anticipe désormais 353 milliards de dollars en 2028! Même phénomène chez SK Hynix, spécialiste coréen de la mémoire, dont les bénéfices ont été multipliés par 70 (oui, 70) entre 2022 et 2026, alors que l’entreprise ne se valorise actuellement qu’à environ cinq fois les bénéfices attendus.

Le ratio cours/bénéfice fonctionne relativement bien lorsque la croissance des bénéfices est stable, qu’elle soit de 3% ou de 30%. Mais dans le cas du boom de l’IA, la question centrale n’est plus de savoir si les entreprises seront un jour rentables, comme en 2000: elles le sont déjà, et parfois massivement. La véritable question est de savoir combien de temps cette croissance exceptionnelle peut durer.

C’est là que réside le principal défi pour les investisseurs. La concurrence s’intensifie, notamment en provenance de Chine, tandis que l’arrivée de nouveaux acteurs comme OpenAI pourrait accélérer la guerre des prix et donc peser sur les marges et les bénéfices à moyen terme. Parallèlement, les progrès spectaculaires des modèles d’IA comme Claude ou ChatGPT alimentent une course à la puissance de calcul et à la mémoire. Mais ces modèles s’améliorent à une vitesse telle qu’ils pourraient bientôt atteindre un niveau de performance jugé «suffisant» pour une large majorité des usages quotidiens. À partir de là, la demande pourrait progressivement se normaliser.

Nous sommes donc confrontés à une situation inhabituelle: une véritable bulle de croissance des bénéfices des entreprises liées à l’IA. Dans ce contexte, le traditionnel ratio cours/bénéfice à douze mois montre ses limites. Il peut donner l’illusion d’une valorisation raisonnable alors même que les bénéfices actuels sont encore portés par une croissance exceptionnelle.

Faut-il pour autant abandonner le bon vieux ratio cours/bénéfice? Pas nécessairement. Mais il faut apprendre à regarder au-delà. Plutôt que de se demander uniquement combien une entreprise gagnera dans douze mois, il faut désormais s’interroger sur la soutenabilité de sa croissance: à quel rythme les bénéfices peuvent-ils continuer à progresser, pendant combien de temps et à quel niveau finiront-ils par atterrir?

Pour les investisseurs, le véritable enjeu de l’IA n’est donc peut-être plus de savoir jusqu’où les actions peuvent monter, mais où et quand la croissance finira par atterrir. Une nouvelle grille de lecture s’impose pour appréhender une dynamique économique et financière sans précédent.

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